Quand la ‘‘faim’’ justifie les moyens !

Par Bouchra Fadel
En plus de “La grande famine”, Soufiane Marsni est auteur de deux recueils  de nouvelles ©MAP/Boujemaa Zidi
En plus de “La grande famine”, Soufiane Marsni est auteur de deux recueils de nouvelles ©MAP/Boujemaa Zidi
Poussée à l’extrême, la faim, un besoin physiologique vital, rend barbare, fou, fauve... à travers l’histoire d’une veuve, Soufiane Marsni nous met face-à-face avec notre instinct le plus primitif, le plus animalier: l’instinct de survie.

“La grande famine”, un roman très émouvant de Soufiane Marsni, raconte le combat quotidien d’une veuve pour éloigner de ses deux enfants le spectre de la faim au moment où, dans les années quarante du siècle dernier, le Maroc était violemment frappé par la famine et que la population tentait de fuir “coûte que coûte” la misère. La faim en tant que drame, la faim en tant qu’action est omniprésente et domine le récit en emportant le lecteur dans une spirale qui semble sans fin. La faim qui est donc la trame du récit rend divaguant, excessif et rapproche même de la folie. Halima, le personnage principal s’accroche intensément à sa foi “malgré tous les malheurs qui lui tombent sur la tête”, à sa dignité et refuse toute aumône. Depuis l'incipit du roman jusqu'à sa fin, il n'est question que de trouver un peu de pain pour calmer la faim. L'auteur décrit la faim avec minutie et force détails.

Récit d’une déchéance physique et morale

Il offre à notre regard une des scènes les plus horribles de la déchéance humaine. Halima, lors de ses multiples errances à travers la ville à l’effet de trouver une bouchée de pain pour sa progéniture s'arrêta pour regarder une décharge et fut attirée par une fillette qui raclait le fond d'un pot de confiture avec une cuillère. Elle était très belle malgré ses vêtements en lambeaux et son visage sale.
Profitant d'un moment de distraction, un garçon efflanqué comme un lévrier s'approcha d'elle sans faire de bruit, lui arracha le pot et s'éloigna très vite en clopinant légèrement. Ne prêtant aucun égard aux pleurs de la fillette, il se mit à lécher la confiture de ses doigts sales et englués en souriant avec satisfaction. Mais bientôt d'autres enfants accoururent et lui disputèrent énergiquement sa prise. Il se débâtit de toute ses forces, mais il dut céder devant l’acharnement de ses adversaires.
“La grande famine” est aussi un roman historique ayant pour toile de fond la période tragique de la grande famine, celle dite de “l’année du bon” (Âam el boun), ce bon qui n’était rien d’autre qu’un ticket de rationnement… Cela implique que l'achat des denrées alimentaires de première nécessité ne pouvait s’effectuer en l’absence de ce fameux “bon”. La politique du rationnement imposée par le protectorat français a entraîné une catastrophe humanitaire d'une grande ampleur.
À la grande pénurie des années quarante, était venue s’ajouter une crise sanitaire endémique aggravée par le manque de médicaments et de produits d’hygiène. Les épidémies qui s’étaient propagées très vite avaient fait des centaines de milliers de victimes notamment dans les campagnes. Les zones les plus touchées furent mises en quarantaine.

La faim, un thème qui nourrit l'imagination littéraire

Un bon nombre d’écrivains maghrébins ont abordé le sujet du colonialisme français, mais très peu sont ceux qui ont essayé de nous décrire l’image réelle d’une famille maghrébine dans la misère totale. La pauvreté et la faim consumaient les corps et les esprits.
Dans sa “Grande maison”, l’auteur algérien Mohammed Dib raconte la vie d'une famille nombreuse et très pauvre dans l'Algérie de 1939. Halima nous rappelle Omar, ce jeune enfant obsédé par la faim qui rythme ses jours, et sa mère qui se tue au travail mais l'argent qu'elle gagne ne suffit même pas à acheter du pain ou encore le personnage Lazarillo dans le roman espagnol “La vida de Lazarillo de Tormes y de sus fortunas y adversidades”, ce jeune garçon qui vit dans la misère et qui va user de toutes sortes de moyens et de stratagèmes pour trouver un peu de nourriture. Bien malgré elle, Halima va se lancer dans une dangereuse aventure pour obtenir des bons supplémentaires.

“La grande famine” est paru en 2017 aux éditions “Marsam” ©MAP/Boujemaa Zidi
“La grande famine” est paru en 2017 aux éditions “Marsam” ©MAP/Boujemaa Zidi


“La grande famine”, cette fiction réaliste, est un cri d'une douleur incessante, d'une réalité cruelle, d'un malheur inoubliable… Sa lecture accable et trouble le lecteur appelé à découvrir la société marocaine de l’époque, avec ses maux et ses souffrances tant physiques que morales…
Soufiane Marsni est fonctionnaire dans le domaine de l’éducation nationale. Après des études juridiques, il se tourne vers la littérature, sa première passion, et publie en 2003 un recueil de nouvelles “Voyage et solitude”. “La grande famine” paru en 2017 est son premier roman.

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