Quand Larousse consacre ‘‘la raclée’’ du siècle

Par Yassine Chaoui
La remontada  ©DR
La remontada ©DR
Du rêve au cauchemar, de la honte à la fierté. Les supporters d'une équipe de football passent par tous les états d'âme à l’issue d’une “remontada”. Ce terme espagnol qui s’est grandement popularisé en France dépasse désormais le simple cadre du sport. Il a fallu attendre l’année 2021 pour qu’il soit officiellement adopté par Larousse.

“Remontée de score inattendue permettant à l'équipe qui perd d'emporter la victoire dans un match de football, alors qu'il y avait un grand écart de points entre les deux équipes”, c’est la définition donnée à ce terme emprunté de l’espagnol qui vient de faire son entrée dans l’édition 2021 du dictionnaire français Larousse. Cuisinée à toutes les sauces, la “remontada” tant évoquée par les commentateurs sportifs en Espagne s’est installée dans les sujets tendances sur les réseaux sociaux particulièrement le 8 mars 2017, lorsque le PSG a été éliminé de la Ligue des Champions après s'être incliné 6-1 sur la pelouse du Barça alors que les Parisiens avaient pourtant remporté 4-0 le match aller. Sur les terrasses de cafés, dans les discussions philosophiques d’accros au foot ou sur Facebook, la remontada alimente les discussions. Cet épisode inattendu, qui restera certes gravé dans les annales de l’histoire du football, a marqué le début de la popularisation de ce mot qui signifie tout simplement “remontée”. Les amateurs de football et de sport en général utilisent désormais souvent ce mot à de nombreuses reprises lorsqu’une équipe réussit à rattraper un retard conséquent.

 

Des coups de théâtre de plus en plus fréquents

 

Une chose est sûre: la “remontada” existe depuis l’invention du sport. Ces dernières années cependant, l'utilisation de ce terme espagnol est devenue de plus en plus fréquente en raison du nombre important de retournements de situation en football. 

Contacté par BAB à ce propos, le journaliste sportif Karim Dronet a souligné qu’il faut d'abord savoir que le terme date des années 1950 et qu'il puise ses origines dans le football ibérique. 

“A l'époque, nous avons en effet constaté que nombre d'équipes ont changé de tactique de jeu. D'un football retranché sur la ligne défensive, on est passé à un football plus entreprenant et davantage tourné vers l'attaque”, a-t-il expliqué, précisant que cette attitude offensive sur le terrain a permis ainsi d'avoir des scores fleuves lors de ces rencontres. Évidemment, lorsque l'on joue des matchs en format aller-retour, les équipes ont tendance à jouer, au match aller, la prudence et les rencontres se terminent généralement sur des scores étriqués. Mais, en revanche, lors des matches retour, on se lâche! C'est à la vie, à la mort! Une équipe qui n'a plus rien à perdre va ainsi tout mettre en œuvre pour renforcer son compartiment offensif. 

“Finis les calculs, il faut gagner à tout prix. Il n'y a pas plus dangereux qu'un animal blessé. C'est pour cela que l'instinct de survie de ces équipes mises en difficulté au match aller, nous donne de belles remontadas, à l'image de ce 8ème de finale retour historique entre le Barça et le PSG en 2017”, poursuit M. Dronet.

Pour ce consultant sportif, les scénarios fréquents de remontada sont le résultat de stratégies et tactiques extrêmement calculées. “Le football a versé dans le business et les enjeux ne sont sans doute plus les mêmes. Aujourd'hui, il n'est plus question de partir disputer un match la fleur au fusil; tout doit être calculé à l'avance, analysé et programmé, car les conséquences financières d'un match perdu ou gagné par un club sont fondamentales pour sa survie”, a-t-il dit.

Pour sa part, l’ex joueur international marocain Abdelfattah Alaoui a estimé, dans une interview accordée à BAB, que la montée des retournements de situations improbables en football durant les dernières années peut s’expliquer également par le fait que les équipes accordent désormais une place de choix au coaching mental. Le football nécessite certes un mental solide et constant, qui est un paramètre incontournable de la performance. Ainsi, un sentiment de confiance en soi dans les pires situations peut donner le feu vert aux joueurs pour exprimer tout leur potentiel. On apprend de ses échecs et rarement de ses réussites. Un échec est un accroc qui permettra de rebondir, d’apprendre pourquoi l’échec est arrivé, a confié M. Alaoui, également analyste chroniqueur à Radio Mars.

 

“Un moment fort en émotions”

 

De l'euphorie à la mélancolie et vice versa, la “remontada” est si percutante qu’elle peut rendre fous les fans surtout après un exploit dramatique que personne n’a vu venir. 

Renversement de score en match retour après une défaite humiliante en aller, victoire surprise à la dernière minute,  égalisation au bout du temps additionnel… Ces moments de remontada font trembler les tribunes et peuvent transformer à bride abattue un rêve victorieux en véritable cauchemar angoissant, ou l’inverse.

“C'est le souhait de tout supporter de voir son équipe triompher. Or, lorsque cette dernière a essuyé une lourde défaite au match aller, et qu'elle réalise la prouesse de renverser la vapeur au match retour, le fan exulte. Même si en son for intérieur, le supporter souhaite un miracle, improbable, de voir son équipe triompher alors qu'elle a été battue sèchement à l'aller, rien ne peut retenir sa joie et son émotion de voir ce miracle se réaliser!”, explique à BAB le journaliste sportif français Richard Sette.

Durant les remontadas, chaque supporter est traversé de toute la palette d'émotions, en très peu de temps. Ça peut aller de la joie à l'excitation et de la frustration à l'anxiété, parce qu'à chaque instant, l'espoir naît d'un côté et que l'instant d'après, il change de camp, parce que rien n'est joué à l'avance!, a dit M. Sette.

La remontada naît d'une situation qui, a priori, est irréversible, mais que le football et sa part de mysticisme peuvent renverser. Ce phénomène, devenu de plus en plus récurrent surtout en Europe, est un véritable ascenseur émotionnel !

Evoquant la remontada du Barça-PSG en Ligue des Champions 2017, Richard Sette, également présentateur TV chez BeIN Sports France, rappelle qu’à l’issue de ce scénario jamais vu dans l’histoire du football, les fans, comme tout le monde, étaient choqués, les commentateurs de TV n’avaient plus les mots face à ce séisme, la presse espagnole s'est extasiée devant l’exploit des “Blaugrana” alors que les médias français ont tiré à boulets rouges sur la prestation “honteuse” du PSG qui a laissé filer une qualification pour les quarts de finale qui lui était promise.

 

Du foot à la scène politique

 

En dehors des tribunes, la magie de la remontada l’a fait déborder de ce simple cadre, pour gagner le terrain de la politique, aussi. Popularisé également par les politiciens en Espagne, “remontada” a été utilisé par le parti politique espagnol Podemos dans une tentative de création de dynamique de remontée dans les sondages avant les élections générales. Ainsi, des supporters et militants dudit parti politique ont fait du mot “remontada” leur credo en 2015.

Dans le même sillage, le terme “remontada” est de jour en jour passé du lexique sportif à celui de la politique en France. L'un des épisodes marquants de cette nouvelle utilisation est l'emploi du mot par l'avocat de la famille de Vincent Lambert. Ce patient en état végétatif depuis de longues années se trouvait jusqu'en 2019 autour d'une dramatique brouille familiale opposant ses parents, qui souhaitaient le maintenir en vie, à son épouse et le reste de sa famille qui demandaient à ce que les médecins mettent fin à ses jours. Après une décision de justice favorable aux parents de Vincent Lambert, leur avocat s'était laissé aller à sa joie en proclamant: “c'est la remontada”, un terme que beaucoup avaient jugé indécent dans un tel contexte, mais dont l'utilisation ce jour-là a probablement contribué à le faire entrer dans la langue française.

Cette entrée au dictionnaire marque donc une nouvelle étape dans l'intégration de ce mot à la langue française. “Remontada”, un terme espagnol qui signifie beaucoup de choses pour les amateurs du football, souvenir immortel pour certains ou flashback hantant pour d'autres, se retrouve ainsi propulsé dans d’autres registres et consacré désormais dans la langue de Molière.w