A quoi servent les réserves de change?

Par Zakaria Belabbes
La plupart des réserves de change mondiales sont en dollars ©MAP/EPA
La plupart des réserves de change mondiales sont en dollars ©MAP/EPA
Selon un communiqué qu’il a publié le 15 décembre dernier, Bank-Al Maghrib (BAM) détenait 321,9 milliards de dirhams (MMDH) de réserves de change à fin 2020, soit près de 7 mois d’importation des biens et services. A priori, c’est rassurant. Mais, en pratique, que représente cette manne sur le marché financier international et à quoi peut-elle bien servir ? A partir de quel niveau l’excédent devrait-il être réinjecté dans le circuit économique ? Des économistes marocains et étrangers livrent leurs analyses.

Dans le cadre de la gestion de sa politique monétaire, BAM dispose de multiples outils pour réguler les taux de change de sa devise. Les réserves de change sont l’un d’entre eux.

Libellés en devises étrangères ou en or, ces avoirs peuvent se matérialiser sous plusieurs formes : bons de trésor, devises étrangères, métaux précieux ou encore droits de tirage spéciaux (DTS). Pour qu’un pays décide du choix d’une devise étrangère comme monnaie de réserve, sa zone économique doit procurer des actifs liquides propres à l’investissement.

 

Les réserves de change: Dollar Vs Yuan

Jusqu’à présent, la plupart des réserves de change mondiales sont en dollars. Affaibli par l’absence de mutualisation des dettes de ses pays membres, l’euro se trouve malgré tout en deuxième position. Autre devise prédominante, le yuan chinois est régulièrement adopté par un nombre grandissant de banques centrales qui cherchent à se diversifier sur d'autres monnaies, ce qu’on appelle la “dédollarisation”. Mais quel est l’impact de ce mouvement ?

“L’impact reste limité”, nous répond Patrice Fontaine, directeur de l'Institut européen de données financières, notant dans un entretien accordé à BAB que “malgré le fait que la Russie et la Chine diminuent le rôle du dollar comme monnaie de réserve, il faut noter que la monnaie verte semble être toujours la monnaie de référence dans les achats et ventes des barils de pétrole”.

Mais si le yuan rentre en 2016 au panier des DTS, l’instrument monétaire international créé par le FMI en 1969 pour compléter les réserves officielles existantes des pays membres, ce n’est pas par pur hasard. “Cela semble normal, car le yuan est une monnaie réellement échangeable et convertible, compte tenu du poids de la Chine dans l'économie mondiale”, affirme l’auteur du livre de référence “Marchés des changes” publié en 2008.

A ce sujet, Hammoudeh Shawkat, professeur d’économie à l’école de commerce Drexel LeBow aux États-Unis affirme que près de 60% des réserves de change mondiales sont libellées en dollar américain qui est considéré comme la “monnaie de réserve mondiale”.

L’importance des réserves de change marocaines 

 

Dollar ou Yuan alors? Peu importe pour la BAM qui dispose déjà d’un niveau important d’avoirs officiels de réserve, assurant ainsi une couverture d’un peu plus de 7 mois d’importations de biens et services.

“Les réserves de change du Maroc étaient de 252,6 MMDH (26,3 milliards de dollars) en décembre 2019 et ont augmenté à 321,9 milliards MMDH (36,23 milliards de dollars) en décembre 2020”, affirme à BAB la professeure Idil Uz Akdogan de l'University College de Londres (UCL), notant qu’il y a eu une augmentation de 15,3% de la valeur en monnaie nationale au cours de la dernière année et une augmentation de 29% à partir de 2015, et que “cette augmentation est plus considérable si on tient en compte les valeurs en dollars en raison de l'appréciation récente”. 

En puisant dans la théorie économique, on sait que les réserves de change d’une banque centrale sont un gage de solidité et leur réinjection dans le circuit économique peut amener même à réduire la dette extérieure. Cependant, la professeure de l’École des études slaves et est-européennes (SSEES) de l’UCL affirme qu’“il existe de nombreux facteurs spécifiques au pays pour prendre de telles décisions”.

“Il serait trompeur de se concentrer sur un seul indicateur qui ne prend en compte que la taille des réserves excédentaires d’un pays par rapport à la taille de sa propre économie, mais pas par rapport à la taille des réserves excédentaires mondiales”, explique-t-elle, ajoutant que “la gestion des réserves de change n'est pas une politique intérieure et la dépréciation de la monnaie nationale à la suite d'achats importants de devises étrangères aura un impact sur de nombreuses autres économies”.

En outre, la spécialiste de l’UCL précise que l'efficacité des interventions de la banque centrale sur les taux de change reste un autre champ vague. «Nous avons suffisamment de preuves pour supposer que ces interventions sont plus efficaces lorsqu'elles changent les attentes fixées. Cela exige que les banques centrales soient explicites dans leurs interventions, car elles restent souvent confidentielles, en particulier dans les pays en développement», dit-elle, notant qu’il est évident que tant qu'il y aura de l'incertitude sur les marchés financiers, il y aura toujours un désir pour les pays d'augmenter leurs réserves internationales.

Pour cette auteure d’articles scientifiques du marché de change, il n'existe pas de définition précise de l'adéquation des réserves de change, alors que diverses mesures sont utilisées par le FMI et la Banque mondiale pour la quantification comme le ratio réserves/dettes à court terme, l'agrégat monétaire (M2), les importations et le PIB qui sont autant d’instruments utilisés pour mesurer les réserves excédentaires. 

Réduire ou augmenter les réserves de change ?

 

Par ailleurs, Brahim Zahour, doctorant-chercheur en économie appliquée à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales (FSJES) d’Agadir, met en lumière l’importance des réserves de change dont l’évolution conditionne plusieurs aspects de la vie économique surtout pour les pays en développement, contribuant au débat sur l’utilisation rationnelle des réserves de change.

À cet effet, le chercheur au laboratoire des études et recherches appliquées en sciences économiques, affirme que la banque centrale est chargée d'innover sur la gestion des réserves de change, autrement dit de “déterminer le seuil au-delà duquel ces réserves de changes deviennent excédentaires pour éliminer le coût social de la détention de ces excédents par rapport à d’autres possibilités d’investissement de ces réserves”.

Pour ce spécialiste de l’Université Ibn Zohr, le Maroc doit augmenter son stock de réserves de change, et ce pour deux raisons. La première c’est que le stock actuel de ces réserves ne couvre qu’à peine six à sept mois de ses importations. Deuxièmement, une telle augmentation permettra au Royaume de continuer sa transition réussie vers un régime de change flexible au sens large.

De son côté, Hinde Haffou, doctorante-chercheuse au Laboratoire de l'économie et management des organisations (LEMO) de la FSJES Ibn Tofail à Kénitra, soutient que les études et les travaux de recherche sur l’effet de seuil concernant l’utilité des réserves de changes et leur importance économique sont rares. “Conceptuellement, l’importance des réserves de change se présente et se traduit comme une épargne permettant à une économie ouverte de continuer à importer malgré les aléas du commerce international (déficit chronique pour le cas marocain)”, dit-elle dans un entretien à BAB.

Au Maroc, une petite économie ouverte, les niveaux de réserves de change sont extrêmement sensibles aux chocs externes, assure Haffou, soulignant qu’il est préférable d’avoir un volume nécessaire en termes de monnaie étrangère, permettant de combler le déficit remarquable et de financer les importations des matières de base (pétrole, blé, etc) qui, jusqu’à présent, “représentent un pivot considérable dans l’équation de l’équilibre macroéconomique”.

 

Utiliser les réserves de changes pour réduire la dette extérieure

Pour cette chercheuse sur “la flexibilisation du taux de change au Maroc”, les réserves de change ne devraient pas baisser au-delà d'un certain niveau. 

En effet, Haffou indique que la structure de nos importations et du poids des biens à cours volatils (pétrole, blé…) représentent un fonds de roulement important pour l’économie nationale auquel elle aura constamment recours pour financer ses lourdes importations non seulement en termes de biens, mais également en termes de services.

Par conséquent, selon cette chercheuse, il est évident qu’on a besoin de plus en plus de devises pour acquérir la même quantité de nos besoins, surtout dans un environnement national marqué par la sécheresse, le recul des transferts des MRE et les répercussions de la crise sanitaire. “Il est donc préférable de considérer le risque dû à la baisse de ces réserves en maintenant un niveau de réserves relativement important”, constate-t-elle.

Brahim Zahour, de son côté, souligne que l’harmonisation entre la gestion des réserves de change et la dette extérieure est de plus en plus jugée indispensable. Cela passe, selon lui, par une collaboration forte entre la banque centrale et la Direction du Trésor et des Finances extérieures, et ce pour identifier le niveau des réserves de change à partir duquel les excédents devront être réinjectés dans le circuit économique ou servir à réduire la dette extérieure. Mais, compte tenu de la conjoncture difficile que traverse l’économie nationale et mondiale, le Maroc ne peut actuellement s’offrir le luxe de revoir à la baisse son stock qui représente une soupape de sécurité contre les aléas du marché.