à Rabat, pleins feux sur la créativité féminine

Par Charaf Nor
Une oeuvre de l'artiste Safaa Erruas exposée au musée Mohammed VI d'art moderne et contemporain dans le cadre de la Biennale de Rabat ©DR
Une oeuvre de l'artiste Safaa Erruas exposée au musée Mohammed VI d'art moderne et contemporain dans le cadre de la Biennale de Rabat ©DR
Quoi de plus beau pour clôturer l'année 2019 qu’une biennale d'art contemporain? Cet événement d'envergure a transformé Rabat, durant trois mois environ, en une galerie d'art à ciel ouvert dédiée à l'art féminin. Cette manifestation vise à repenser le rôle et la place de l'art à travers une approche multidisciplinaire et fédératrice.

Depuis le 24 septembre, la ville de Rabat s’est transformée en un joyau artistique resplendissant en abritant la première Biennale d’art contemporain sous le thème “Un instant avant le monde”. Il s'agit de l'événement culturel phare de 2019 qui investit les hauts lieux artistiques et culturels de la capitale du Royaume, faisant d’elle une scène où le réel et la fiction mettent à l'honneur la liberté de création.
Cette Biennale se veut, d’après les organisateurs, la revendication d’une nouvelle lecture de l’esthétique afin de réécrire une histoire de l’art sans frontières à travers des récits, des expériences et des imaginaires qui convergent pour poser les jalons d’un art inclusif, hétérogène et universel.
La Biennale de Rabat est pensée comme un archipel: la partie centrale, l’exposition internationale, est dédiée exclusivement aux femmes artistes. Les autres volets, sous forme de cartes blanches et de programmations associées, respectent avec rigueur le principe de la parité.
Ainsi, l’exposition internationale dédiée aux artistes femmes réunit 63 artistes et collectifs d’artistes, issues de 27 nationalités différentes et de nombreuses disciplines.
Parmi celles-ci, des plasticiennes et peintres (Mona Hatoum, Etel Adnan, Khadija Tnana, Marcia Kure, Zoulikha Bouabdellah,...), des sculptrices (Sara Favriau, Ikram Kabbaj), des cinéastes et vidéastes (Tala Hadid, Halida Boughriet, Habiba Djahnine…), des chorégraphes, metteuses en scène et performeuses (Bouchra Ouizguen, Séverine Chavrier…), des photographes (Deborah Benzaquen, Mouna Jemal Siala) et des artistes digitales (Naziha Mestaoui), mais aussi des architectes (Black Square, Manthey Kula, Zaha Hadid, Maria Mallo…).
Selon Abdelkader Damani, historien d’art, philosophe, commissaire général et concepteur de la Biennale, cette dernière aborde deux thématiques essentielles, à savoir “contourner le déterminisme géographique dans l'art” et “rendre hommage à la femme” par une plus large représentativité. Pour lui, c'est une manifestation qui concerne “toutes les femmes qui portent les équilibres et dessinent pour nous un monde que nous méritons grâce à elles”.
Dans un entretien accordé au “Point Afrique”,
M. Damani explique qu’au fil de ses recherches, il s’est rendu compte que les femmes sont celles qui ont tenu les équilibres, qui ont permis aux sociétés de résister aux épreuves du temps. “Les femmes sont la condition sine qua non pour qu'il y ait un monde, nous devons le reconnaître et les mettre sur le devant de la scène”, insiste-il.

Khadija Tnana, la source mystérieuse ou le corps sans tabous

Parmi ces femmes créatrices prenant part à la Biennale, figure l’artiste-peintre Khadija Tnana, native de Tétouan, universitaire et ancienne élue locale au poste d’adjointe au maire de Fès, chargée de la culture de 1983 à 1992. En 1993, elle rompt avec la politique, sans renoncer à ses engagements, pour se consacrer à la peinture. Cette artiste autodidacte s’est dite très fière et contente de sa participation à cette manifestation qui met en valeur la créativité féminine. “Vu que j’ai toujours été écartée des activités artistiques et culturelles au Maroc sous prétexte que mon travail soit parfois osé et provocateur, ma présence à la biennale est, pour moi, une reconnaissance vis-à-vis de ma créativité”, témoigne-t-elle dans une déclaration à BAB.
L’œuvre picturale et figurative de Khadija Tnana interroge le statut de la femme et s’intéresse tout particulièrement au corps, dominé par le sexuel et l’érotique. Elle aborde également le thème de la mort, de l’émigration clandestine ou encore de l’Intifada, mais c’est toujours la question du corps qui se trouve au centre de sa démarche.
Pour la Biennale, Khadija Tnana imagine l’installation “Source mystérieuse” dans laquelle le ventre féminin, origine du “Tout”, devient alors à la fois source de vie et d’illusion, de science et d’artifice, de réel et d’imaginaire. “Pour réaliser cette installation, je me suis inspirée du thème de l’exposition ‘Un instant avant le monde’ qui est un thème profond et philosophique. J’ai fait appel à mon imagination pour faire sortir une oeuvre qui représente l’être avant la naissance de l’univers”, explique-t-elle.

“Aire, luz y una cosa sin nombre”, oeuvre de l'artiste Safaa Erruas exposée au musée des Oudayas -   ©DR
“Aire, luz y una cosa sin nombre”, oeuvre de l'artiste Safaa Erruas exposée au musée des Oudayas -  
©DR

Safaa Erruas, une lumière qui souligne les volumes

Prend part à la biennale également, Safaa Erruas, une artiste marocaine qui vit et travaille dans sa ville natale, Tétouan, mais dont les œuvres voyagent à travers le Maroc et dans le monde.
Au fil des ans, son expression s’est épurée et sa notoriété s’est renforcée, notamment auprès des musées d’art contemporain. Elle conçoit  généralement des installations exclusivement blanches, laissant à la lumière le soin de souligner les volumes.
“Quand le commissaire de la Biennale, Abdelkader Damani, m'a présenté son projet en m'invitant à y participer, il avait insisté sur un point important en expliquant qu'il invitait des artistes non pas parce qu'elles sont des femmes, mais parce qu'elles sont des artistes douées. C'est cette affirmation qui me semblait  juste et je pense que le résultat de l'exposition le confirme” raconte Safaa à BAB Magazine. Pour sa participation, Safaa Erruas présente deux installations: une au Musée Mohammed VI dans le cadre de la Carte Blanche à Mohamed El Baz intitulée “Expansion”, et l'autre au musée des Oudayas intitulée “Aire, luz y una cosa sin nombre” (De l'air, de la lumière et une chose sans nom). “Les deux oeuvres sont réalisées principalement avec des cocons de soie que j'ai choisie comme élément naturel qui répond à l'idée d'‘Un instant avant le monde’, thème de la Biennale”, décrit-elle. Dans “Expansion”, explique Safaa, les milliers de cocons de soie, attachés les uns aux autres avec de fins fils transparents, dessinent une forme organique dans l'espace. Cette répétition du même élément crée une sensation d'ampleur et d'extrême fragilité en même
temps.
Pour l'oeuvre “Aire, luz y una cosa sin nombre”, exposée au musée des Oudayas, Safaa dit qu’elle a voulu suggérer avec les cocons de soie une forme architecturale de nature solide, l'escalier, pour évoquer l'idée d'un passage, du bas vers le haut, qui se transforme en espace de fragilité souligné par l'essence délicate et organique des cocons.

Un tableau de l'installation “Source mystérieuse” de Khadija Tnana au MMVI-   ©MAP
Un tableau de l'installation “Source mystérieuse” de Khadija Tnana au MMVI-  
©MAP

Halida Boughriet, une oeuvre contre “l’invisibilité” des femmes

Halida Boughriet est une artiste pluridisciplinaire qui vit et travaille à Paris. Pour la Biennale, l’artiste présente son œuvre “Implano de Arisana” qu'elle a créée durant son séjour à Nice en 2018. En recentrant l’humain au cœur du territoire, Halida Boughriet interroge notre rapport au monde tout en contestant notre propension à la stigmatisation.
Pour elle, cette Biennale de Rabat représente une oeuvre contre “l’invisibilité” des femmes dans l’art. “Le critère du genre pour sélectionner des artistes d’un parcours muséal donne toujours lieu à une polémique très vive. Aujourd’hui, l’idée de M. Damani d’inviter des artistes femmes, à cette Biennale ‘Un instant avant le monde’ a lieu d'être et de la regarder comme un espace d'exposition sans les enjeux du marché de l'art”, affirme-t-elle, dans un entretien à BAB (voir page).
La valeur ajoutée de ce projet, selon Halida, “est une relecture de l'histoire de l'art qui aborde la question de l'affranchissement des femmes comme une thématique centrale dans la création artistique, surtout en Afrique du Nord où cette question reste extrêmement  importante”.
En effet, cette manifestation d'envergure, entièrement dédiée aux femmes, entend contribuer à redéfinir les paradigmes de l'art et ouvrir une réflexion sur l'urgence de la création, en examinant les raisons, les révoltes et les moments décisifs qui poussent les artistes à passer à l'action et à marquer l’histoire.

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