Rachid Benzine: ‘‘L'Islam suscite beaucoup d'anxiété en France’’

Par Amine Harmach
La défiance à l'égard des musulmans grandit partout, selon notre islamologue, et peut se transformer  en haine ©MAP/Abdelhadi Snina
La défiance à l'égard des musulmans grandit partout, selon notre islamologue, et peut se transformer en haine ©MAP/Abdelhadi Snina
Dans cette interview accordée à BAB, Rachid Benzine, islamologue, décortique le rapport de la société française à l’Islam et appelle à lutter contre toute expression de haine à l'encontre des musulmans comme à l'encontre de tous les groupes humains.

BAB: À travers les médias, on a l'impression qu'une importante partie de la société française regarde plus que jamais les musulmans de France avec soupçon. L'actualité (la récente attaque à Paris contre des policiers, entre autres), les commentaires de personnalités médiatiques et politiques (Sondages, “unes” de journaux, propos d'Eric Zemmour, d'Alain Finkielkraut...) contribuent à installer ce sentiment de défiance vis-à-vis des Français de confession musulmane. Que révèle ce sentiment de l'état de la société française ?

Rachid Benzine: Plusieurs phénomènes se croisent dans la société française actuelle. Tout d'abord, celle-ci est fragilisée depuis plus de trente ans par un chômage de masse qui inquiète tout le monde et qui laisse de nombreuses populations – parmi lesquelles beaucoup de familles issues des immigrations de l'ancien empire colonial français – dans une profonde détresse. La France a également perdu son statut de “grande puissance”, et beaucoup de Français n'ont encore pas fait ce deuil. D'autre part, cette société très majoritairement chrétienne jusqu'aux débuts des années 1960, ne cesse de se déchristianiser à grande vitesse. Dans cette France qui doute d'elle-même, où les hommes et les partis politiques suscitent davantage la défiance que l'enthousiasme, l'installation très importante et très visible de l'islam (environ 10% des habitants de France ont quelque chose à voir avec l'islam), suscite beaucoup d'anxiété, une “islamo-anxiété”. Cela d'une part parce qu'il y a toute une actualité mondiale qui met en scène des acteurs musulmans associés à des entreprises violentes ou/et terroristes. D'autre part parce que la société française, société dont la paix civile s'est construite depuis plus d'un siècle sur le “pacte laïc”, pensait avoir repoussé la question religieuse dans la sphère privée, et se trouve décontenancée de la voir revenir bruyamment. J'ajouterai que la France reste collectivement inconsciemment habitée par la mémoire coloniale, cette histoire de domination et de négation de “l'autre” qui était souvent un musulman.

Est-ce que les Français savent aujourd'hui faire la différence entre un musulman pratiquant qui vit sa foi dans le respect de la République et le cliché du musulman radicalisé et dangereux ?

J'ai envie de vous retourner la question: est-ce que les musulmans qu'on peut qualifier d'ordinaires,  cherchent vraiment à se démarquer de tous les “ultras” qui prétendent incarner le seul vrai islam et tentent de l'imposer aux autres ? Certes, l'immense majorité des musulmans du monde ne veut rien avoir à faire avec le terrorisme, mais le manque d'esprit critique chez beaucoup fait que dans de nombreux pays, les gens sont enclins à faire trop facilement confiance à des prédicateurs piétistes ou/et fondamentalistes qui prétendent être les authentiques “suiveurs” du Prophète et dictent leurs règles. Du côté des Français non-musulmans (de nos jours, plus de la moitié des quelque six millions de musulmans de France sont de nationalité française !), sous l'influence de réseaux de production de la peur et de la haine, à cause d'un traitement médiatique souvent caricatural, du fait de la méconnaissance ou/et de la malhonnêteté de certains responsables politiques, il est sûr que les amalgames deviennent monnaie courante. Un exemple flagrant nous a été donné quand le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, lors d'une audition à l'Assemblée Nationale, a cru pouvoir lister les signes de radicalisation... en évoquant le port de la barbe ou encore l'observance assidue du jeûne du mois de Ramadan !

Est-ce que les propos de politiques n'accentuent-ils pas cette confusion, quand par exemple M. Macron appelle à une “société de la vigilance” face à “l'hydre islamiste” et que le ministre de l’Intérieur cite le port de la barbe comme un signe de radicalisation à signaler ?

À la suite des déclarations de Monsieur Emmanuel Macron appelant les Français à la vigilance en face des menaces que fait peser le terrorisme se réclamant de l'islam, j'ai été amené à publier une tribune dans les colonnes du quotidien “Le Monde” où je m'inquiétais d'un possible “Maccarthysme musulmanophobe”. En effet, si la société française (comme la société marocaine...) doit être vigilante à l'égard de tout risque d'attentat, il ne faut pas que cela se fasse sur la base d'une méfiance généralisée à l'égard des musulmans. En tenant un discours mobilisateur aux accents de résistance nationale, sans citer les musulmans comme une part de la Nation qui pouvait contribuer à ce combat pour la paix civile, le président français a pris le risque de laisser planer le doute sur la loyauté de la majorité des musulmans de France.

N'est-il pas venu le temps de réfléchir à véritablement intégrer les musulmans dans la société française et répondre à leurs besoins en termes de liberté de culte et de reconnaissance ? Comment ?

En ce qui concerne la “liberté de culte”, je ne pense pas que l'on puisse dire qu'elle n'est pas respectée en France ! Il y a, de nos jours, à travers tout le territoire français, des centaines de mosquées qui ont été édifiées ou aménagées. La majorité des Français, depuis longtemps, se dit favorable à l'existence de tels lieux pour que les fidèles musulmans puissent se réunir pour prier. Ce qui, en revanche, fait débat en France et crée des conflits et des campagnes de dénigrement, ce sont toutes les expressions publiques d'un islam identitaire: tenues vestimentaires très “typées”, comportements en rupture avec la tradition occidentale de non-séparation des hommes et des femmes, développement des commerces “communautaires”...
Le droit d'exercice du culte ne me paraît pas nié, mais je constate que la défiance à l'égard des musulmans, elle, grandit partout et peut se transformer en haine. Dès lors, ce dont on a besoin en France, c'est d'une part une politique d'affirmation de la légitimité des musulmans à trouver une place digne dans la société française; et c'est d'autre part une mise en place d'une politique efficace de lutte contre les discriminations liées à l'origine et à la religion. Je pense qu'un “Programme national de lutte contre la haine à l'égard des musulmans” serait le bienvenu.

Pour les Français, toute influence religieuse dans l'organisation de la société est à rejeter absolument, souligne M. Benzine ©MAP/Abdelhadi Snina
Pour les Français, toute influence religieuse dans l'organisation de la société est à rejeter absolument, souligne M. Benzine ©MAP/Abdelhadi Snina

La loi de 1905 n'a pas été conçue en prenant en compte la religion musulmane. N'est-elle pas anachronique aujourd'hui ? Certains militants laïcs la sacralisent même, la rendant intouchable ? Ont-ils raison ? Ne devrait-on pas, au contraire, ouvrir un débat “apaisé” autour de l'amendement de cette loi ? Qu'est-ce qui dérange finalement en France : la religion ou l'islam ?

La loi de 1905 dont tout le monde parle sans l'avoir généralement lue, est une loi de séparation de l'État avec toutes les religions quelles qu'elles soient. C'est une loi de paix civile, et c'est grâce à elle aussi que les croyants de l'islam peuvent prétendre à une égalité de traitement avec les croyants d'autres fois comme avec les non-croyants. En n'étant lié à aucune confession religieuse, l'État n'en favorise aucune et il n'en persécute aucune. Des amendements, cette loi en a connu plusieurs au cours de son histoire, et elle pourra en connaître d'autres. Mais lesquels s'avèrent nécessaires de nos jours ? Comme vous le relevez, au moment où la loi de 1905 a été adoptée, les musulmans de l'empire colonial français n'ont pas été pris en compte. Pire ! cette loi ne s'appliquait pas dans les territoires colonisés en ce qui concernait les “indigènes”. Ainsi, alors que la République laïque prétendait ne plus vouloir s'ingérer dans la vie des confessions religieuses, l'islam de l'empire colonial était mis sous tutelle des autorités politiques et administratives et géré par celles-ci. Dans la France actuelle, se pose, en particulier, le financement et l'entretien des lieux de culte musulmans. Une grande partie des églises se trouve, depuis 1905, propriété de l'État... ce qui représente une chance pour l'Église catholique qui a ce “souci matériel” en moins. En vertu de la non-ingérence (théorique !) de l'État dans les affaires religieuses, celui-ci peut-il négliger qu'il y a de nos jours une situation d'inégalité entre les citoyens, puisque les musulmans ne peuvent faire entretenir leurs lieux de prière par les collectivités locales ? Ne peut-on pas envisager que, au nom du principe d'égalité (et non plus du principe de séparation), les collectivités locales participent à cet entretien ? Vous me demandez si c'est la religion ou l'islam qui dérange en France? Je vous répondrai: “Les deux, à commencer par l'islam”. Car pour la majorité des membres de la société française, toute influence religieuse dans l'organisation de la société est à rejeter absolument. Dans le contexte mondial et national d'aujourd'hui, le dynamisme manifesté par les musulmans fait davantage peur que le christianisme qui est en déclin en Europe.
 
Une manifestation a été organisée récemment à Paris pour dénoncer l’islamophobie, mais cela a tout de même suscité la polémique. Qu'en pensez-vous? Et selon vous, quelle est la part de responsabilité des musulmans dans l'incompréhension qu’ils subissent aujourd’hui et dans les polémiques dont ils font objet ?

Trois choses ont déclenché la polémique par rapport à cette manifestation dont le succès peut être qualifié de respectable, puisque quelque 16.000 personnes y ont participé. La première: l'identité de plusieurs des organisateurs, dont certains appartenaient à des courants identitaires musulmans affirmés. La seconde: l'étrange alliance entre ces courants identitaires musulmans très affirmés et des courants de la gauche radicale faisant généralement preuve d'anticléricalisme. La troisième: ce concept “d'islamophobie” qui englobe aussi bien les phénomènes d'anxiété nés de l'actualité, que la haine assumée contre les musulmans, et dont on peut craindre qu'il soit brandi pour empêcher toute critique de comportements religieux et tout débat sur la doctrine religieuse. Il faut lutter contre toute expression de haine à l'encontre des musulmans comme à l'encontre de tous les groupes humains, qu'il s'agisse des chrétiens, des juifs, des athées, des homosexuels, des Noirs, etc. Lorsque l'on est en présence de phénomènes de peur, d'anxiété, alors il faut ouvrir le débat, discuter pour faire tomber ces peurs. A mon avis, les musulmans, trop souvent enfermés dans leurs propres peurs, ne sont pas conscients des peurs des autres à leur égard, et ils n'ont pas le souci d'en discuter paisiblement avec eux.

Comment lutter contre la radicalisation  en France de certains jeunes musulmans ou nouveaux convertis? Est-ce qu’elle est principalement motivée par la religion ?

Le terrorisme se réclamant de l'islam est une idéologie aujourd'hui disponible dans laquelle s'engouffrent un certain nombre de personnes qui ont des colères à exprimer, des vengeances à exercer, des haines à mettre en œuvre. En d'autres temps, il y a eu du terrorisme se réclamant de l'idéologie marxiste, comme la Fraction Armée Rouge en Allemagne, les Brigades Rouges en Italie, Action Directe en France... Parmi les radicalisés, on rencontre des gens très instruits comme des gens très pauvres culturellement, des personnes au début parfois pleines de générosité, et d'autres qui sont de dangereux pervers...

Diplômé en économie, Rachid Benzine est devenu islamologue après avoir été en contact avec le christianisme ©MAP/Abdelhadi Snina
Diplômé en économie, Rachid Benzine est devenu islamologue après avoir été en contact avec le christianisme ©MAP/Abdelhadi Snina


La plupart de ceux qui se sont engagés dans ces aventures “djihadistes” ont des connaissances religieuses très limitées, et même une pratique peu orthodoxe. On ne le dira jamais assez: ce n'est pas la religion qui produit le terrorisme qui se réclame de la religion. Mais il existe néanmoins des discours religieux, des conceptions de la religion qui peuvent favoriser le terrorisme à prétention religieuse. Car pour “passer à l'acte terroriste”, ceux qui se réclament de la religion ont besoin de trouver des sources de légitimisation de leurs comportements parmi ceux qui disposent d'une autorité religieuse.
Dans quelle mesure le débat continuel en France autour de l’Islam, sujet favori dans les médias et qui suscite les passions, peut-il être salvateur ou fructueux, sachant qu’il contribue aussi à favoriser des radicalisations de part et d’autre (l'attaque contre une mosquée en France et les attentats de Christchurch ont été le résultat des théories “du grand remplacement” et de “l’Islam conquérant”...)?

Les musulmans de France n'en peuvent plus qu'on parle sans cesse d'eux et de l'islam sur le registre de la dénonciation, de la suspicion. Ils n'en peuvent plus d'entendre sur les plateaux de télévision, de multiples “experts” qui prétendent en savoir plus sur le Coran, sur l'islam et sur la “personnalité musulmane” qu'eux-mêmes, “musulmans ordinaires” aux comportements très divers. À force de caricaturer, de stigmatiser, de lancer des injonctions comminatoires aux musulmans, on les jette dans les bras des plus ultras, lesquels ont pour stratégie de nourrir les discours de victimisation, voire de “sur-victimisation”.

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