Réussir la vaccination, ou (re)confiner ?

Par Noureddine Hassani
Vaccin Covid-19 ©DR
Vaccin Covid-19 ©DR
Le vaccin est là. Il est sûr et efficace. La mobilisation est de taille et tout est prévu pour réussir la campagne nationale de vaccination. Mais que se passerait-il si, pour une raison ou une autre, le seuil de l'immunité collective de la population n’est pas atteint à temps?

Après l’échec des mesures de restriction à venir à bout de la pandémie de Covid-19, le Maroc, à l’instar des autres pays dans le monde, se lance dans une large campagne de vaccination. Pour obtenir une immunité collective, il cible un taux de couverture de 80% de sa population, un pourcentage ambitieux. 

Qu’est-ce que l’”immunité collective” ?

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit “immunité collective” (ou immunité de la population) comme la protection indirecte contre une maladie infectieuse qui s’obtient lorsqu’une population est immunisée soit par la vaccination soit par une infection antérieure au virus. L’OMS prône la recherche d’une immunité collective par la vaccination et non en permettant à une maladie de se propager au sein d’une couche de la population, car cela entraînerait des cas et des décès inutiles. 

La Covid-19 n’échappe pas à ce dogme, l’agence sanitaire onusienne estimant que l’immunité collective contre le coronavirus devrait être obtenue en assurant une protection par la vaccination et non en exposant les gens à l’agent pathogène responsable de la maladie. 

Les personnes vaccinées sont protégées contre la maladie en question et ne peuvent pas transmettre le pathogène, ce qui brise les chaînes de transmission. 

Pour aboutir en toute sécurité à une immunité collective, une part importante d’une population doit être vaccinée, ce qui réduit la quantité globale de virus capable de se propager dans l’ensemble de la population. 

L’un des objectifs de l’immunité collective est de préserver et de protéger de la maladie les groupes vulnérables qui ne peuvent pas se faire vacciner (par exemple en raison de problèmes de santé comme des réactions allergiques au vaccin). 

 

Comment atteindre l’immunité collective?

Le pourcentage de personnes qui doivent être immunisées pour parvenir à l’immunité collective dépend du degré de contagiosité de virus. Un virus plus contagieux nécessite un taux de couverture plus élevé. Cette proportion (P) est calculée sur la base du ratio de reproduction initial (R0) du virus à travers la formule P=1-1/R0. Le coronavirus requiert un taux de couverture de 70 à 75% de la population. Toutefois, estime Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé, “personne au monde n’a la certitude qu’en vaccinant une telle proportion de la population, on aura une immunité collective”. 

Il y a des études de modélisation mathématique qui estiment qu’à partir de 54 à 65% de la population immunisée, on peut avoir une immunité collective, relève-t-il dans un entretien accordé à BAB, notant que “la réussite de l’opération de vaccination va se mesurer sur le terrain”, lorsqu’on aura constaté la rupture de transmission du virus à tel ou tel niveau de couverture de la population. 

“C’est pour cette raison que nous insistons sur le respect des mesures barrière, avant, durant et après la vaccination”, ajoute le spécialiste.

Une stratégie de vaccination ambitieuse

 

Pour atteindre l’objectif de l’immunité collective, la stratégie nationale de vaccination au Maroc cible un taux de couverture de 80% de la population, soit 25 millions de personnes âgées de plus de 17 ans, un chiffre très ambitieux, sachant que le pays a fait une commande de 66 millions de vaccins, autant de doses pour vacciner 33 millions de personnes. De plus, l’opération fait l’objet d’une mobilisation tous azimuts et tout a été fait pour la réussir.

Toutefois, afin de garantir les conditions de réussite de cette campagne, il semble logique d’engager la réflexion sur les chances d’échec et qui ne dépendent pas forcément de la volonté des autorités et du dispositif mis en place. Anticiper et identifier les facteurs qui peuvent impacter la bonne marche de l’opération et compromettre la réalisation de l’immunité collective est un exercice important qu’il faut faire dès maintenant pour être prêt et opérer les ajustements nécessaires le cas échéant.

Parmi les facteurs éventuels, dont la plupart sont exogènes, figurent les retards de livraisons, la suspension de vaccins en raison d’un problème grave, une adhésion insuffisante de la population ou la résistance des nouveaux variants aux vaccins. Que va-t-on faire devant l’une ou l’autre situation?

 

Anticiper et s’adapter, l’échec est inenvisageable

Tayeb Hamdi est catégorique: “un échec de la campagne de vaccination est inenvisageable”. “On peut dire peut-être qu’on ne va pas atteindre les objectifs dans les délais établis, mais la campagne va s’adapter avec tous les aléas”, rassure-t-il.

Selon lui, tout tient à l’adaptation avec chaque situation. “Dans tous les cas, nous n’avons d’autre choix que de réussir la campagne de vaccination et elle va réussir”, souligne-t-il, notant que la question qui se pose est si celle-ci va réussir sur les 4 à 5 mois tel que l’on envisage ou si elle va prendre encore plus de temps, “l’hypothèse n’est pas écartée”.

Qu’est ce qui pourrait retarder la réussite? Scientifiquement, pour cerner une épidémie il faut un vaccin sûr et efficace et une adhésion de la population. “La première condition est réalisée, il faut donc agir sur le deuxième levier car le manque d’adhésion de la population représente un problème”, relève le praticien. 

“Tout sera fait pour convaincre les gens d’aller se vacciner. Et je pense qu’au Maroc, nous n’aurons pas de souci à ce sujet, car même dans les pays où il y a le plus de vaccino-sceptiques, comme la France, la perception du vaccin est en constante évolution positive”, rassure-t-il.

Troisième scénario, un retard de livraison peut poser un problème et impacter la conduite de la campagne dans les délais impartis. Face à une souche qui fait des ravages, la question qui se pose est si on pourrait vacciner un plus grand nombre et allonger l’intervalle entre les deux doses. Selon, Dr. Hamdi, cette question fait l’objet d’un débat actuellement en Europe et ce débat va se poser au Maroc. 

“La tendance est de retarder la deuxième injection (de 12 semaines en Grande Bretagne, par exemple), sachant que la première dose donne déjà une certaine immunité (52 à 54%). C’est sûr, on l’a vu dans les essais cliniques”, assure-t-il.

Dernier cas de figure, on peut avoir un vaccin efficace et une adhésion de la population, mais on constate une évolution de problèmes immunologiques causés par une nouvelle souche qui serait moins sensible au vaccin actuel. Dans ce cas, notre interlocuteur est rassurant. “Même si une grande mutation apparaît, celle-ci ne remettra pas totalement en cause le vaccin, mais elle pourrait seulement diminuer son taux d’efficacité. En plus, le développement d’un nouveau vaccin dans ce cas ne va pas prendre toute une année. Seulement six à huit semaines seront suffisantes”.

 

Le confinement général, pas sur la table

Et si jamais, dans le pire des cas, l’immunité collective n’est pas atteinte dans le délai imparti, quelles mesures alternatives pourrait-on envisager? pourrait-on retourner au confinement général, mettre en place des confinements partiels ou attendre l’immunité grégaire par l’infection d’un plus grand nombre de monde?

“Attendre l’immunité grégaire (de troupe) par l’infection n’est pas une option, tranche Dr. Hamdi, car plus il y a d’infections plus il y aura des chances de mutation, donc la possibilité de réinfection. Deuxièmement, l’immunité post-Covid n’est peut-être pas durable, contrairement à l’immunité par la vaccination qui est toujours plus durable”.

Si jamais il y a des retards, “on va continuer avec les gestes barrière et les mesures territoriales pour freiner la propagation. Cela peut prendre une année ou deux”, ajoute-il. 

“Nous serons toujours à la merci de la pandémie. Il n’y aura pas de retour à la vie normale, avant une immunité collective. Pour autant, il est inconcevable de décréter un confinement général”, assure notre interlocuteur. 

Cette solution a été adoptée au début parce qu’on ne savait pas de quoi il s’agissait et nous n’avions pas des moyens de protection, mais “aujourd’hui, cette option n’est pas sur la table”. 

 

“Tout doit être fait pour l’éviter. Prévoir des confinements ciblés, tout en gardant les écoles et les entreprises essentielles ouvertes et un brin de vie sociale”, conclut-il.