Rita El Khayat: ‘‘Le propre d’un corrompu c’est d’agir pour ne pas être décelé’’

Par Meriem Rkiouak
Rita El Khayat ©DR
Rita El Khayat ©DR
Dans cette interview accordée à BAB, la psychiatre et anthropologue Rita El Khayat livre son analyse sur l’enracinement de la corruption dans la société, les mécanismes de son fonctionnement et les moyens de la juguler.

BAB: Beaucoup de dictons et d’expressions idiomatiques en darija banalisent ou légitiment les pots-de-vin, les “enveloppes”, les “bakchich”, etc. Peut-on en déduire que la corruption fait partie de notre culture locale ?

Rita El Khayat: Le mot “bakchich” n’est pas marocain, il semble plus de consonance... turque… Il y a d’autres mots comme “dhane” qui veut dire “enduire”, lettre du liant !

Mais des tas de tournures de phrases, effectivement, invitent, dans le langage, à la corruption … comme “qraa ou bfloussou ara dak errass nboussou”, faisant intervenir le sens que celui qui a de l’argent n’a pas de défaut et qu’on est prêt à l’aimer et à le servir.

Mais, d’abord qu’est-ce que la corruption ? La corruption est la perversion ou le détournement d'un processus ou d'une interaction avec une ou plusieurs personnes dont le but est, pour le corrupteur, d'obtenir des avantages ou des prérogatives particulières ou, pour le corrompu, d'obtenir une rétribution en échange de sa complaisance…. On voit qu’elle est possible dans tous les domaines de la vie humaine. 

 

La corruption a longtemps été liée aux sociétés du Sud. Est-ce un phénomène universel ? Pourquoi alors, dans les sociétés scandinaves les valeurs de l’intégrité, de la transparence et de la méritocratie sont-elles ancrées dans les mœurs de la population ?

 

La corruption est humaine, sans mettre pour autant une quelconque positivité dans le mot. Ce que vous appelez les sociétés du Sud sont les pays sous-développés, en voie de développement, émergents, etc. Dans ces pays, il est convenu de dire que les systèmes sont corrompus et cette corruption est comme un cancer qui envahit tous les corps politiques, économiques, juridiques, universitaires, médicaux, etc. Vous opposez les pays scandinaves, aujourd’hui les pays les plus avancés du monde, en termes de justice et d’égalité entre les citoyens. Ils laissent loin derrière toute l’Europe et l’Amérique du Nord où l’être humain est loin d’être parfait malgré leurs richesses; en effet, leurs populations autochtones et les Noirs y sont ostracisés et la corruption joue en leur défaveur. Entre pays avancés et pays sous-développés, la marge est énorme et les processus de la corruption sont de plus en plus forts dans les pays où règnent l’injustice, la pauvreté et la mauvaise condition des femmes. Entre les deux, il y a tous les degrés, mais ce sont des phénomènes sur lesquels on ne dit pas tout ni même l’essentiel: il s'agit d'une pratique, la corruption, qui peut être tenue pour illicite selon le domaine considéré (commerce, affaires, politique...) mais dont le propre est justement d'agir de manière à la rendre impossible à déceler ou à dénoncer.

 

Dans notre culture, on stigmatise moins un “corrompu”, un “tricheur” ou un “fraudeur” qu’un “voleur”, un “toxicomane” ou un “proxénète”. Même dans le langage courant, on l’appelle “débrouillard”, “diplomate”, “astucieux”, "ouvert d’esprit" ... Cette indulgence relève-t-elle d’une sorte de “normalisation” sociale de la fraude financière?

Malheureusement, tous ceux que vous citez empêchent les autres, honnêtes, normaux, travailleurs, confiants, simples, d’avancer; pire, ceux que vous citez massacrent les chances des gens vertueux et de leurs enfants. Il y a une valorisation de l’argent, même gagné n’importe comment en trichant, en volant, en se prostituant, en l’absence de toute déontologie; la fraude financière est infiniment plus facile à contrôler que le pourrissement des individus et le culte de l’arrivisme, hélas, très répandu aujourd’hui dans notre société… 

 

Parmi les motifs les plus évoqués pour “justifier” un acte de corruption, le besoin de “faire comme tout le monde“. Dans quelle mesure cet effet de “mimétisme“, d'imitation sociale favorise-t-il l’expansion et la banalisation de la corruption?

Cet effet de mimétisme est très dangereux dans notre société où chacun veut faire plus que l’autre dans des domaines superficiels et qui ne sont pas le but de la vie qui doit privilégier la paix, la sérénité, le devoir accompli, le respect de l’autre, la tranquillité, la main tendue vers l’autre. Il faut traiter les problèmes à la source; on a eu des campagnes d’assainissement, des spots contre la corruption, etc. 

Ce n’est pas suffisant: il faut des lois et le respect des lois, d’abord par les juges eux-mêmes, les procureurs, les huissiers, les avocats, après c’est plus facile pour épurer un système. Il faut que le citoyen ait confiance en la loi, qu’il fasse valoir son droit… 

Mais ça commence dans les faits les plus simples de la vie : chez un épicier, un marchand de journaux, il ne faut pas se servir et payer avant la personne prioritaire arrivée avant. Le manque de respect des Marocains entre eux est leur première énorme corruption, apprendre à faire la queue devant un autobus, aider un non voyant, etc. On en est très loin ! 

 

Peut-on faire le lien entre la corruption et la précarité socio-économique ?

Non, la corruption, quand elle existe, elle traverse toute la société des plus nantis aux plus pauvres; c’est un système en toile d’araignée, c’est une pieuvre qui affecte tous les rouages d’une société. Sinon, les classes favorisées seraient exemplaires, ce qu’elles ne le sont pas et ne peuvent pas l’être de façon isolée... 

La corruption est un phénomène qui gangrène le monde. Retenons de “Transparency International” les choses suivantes avec cette définition qui permet d'isoler trois éléments constitutifs de la corruption:

L’abus de pouvoir, l’abus de pouvoir à des fins privées (donc ne profitant pas nécessairement à la personne abusant du pouvoir, mais incluant aussi bien les membres de sa proche famille ou ses amis), et le pouvoir que l’on a reçu en délégation (qui peut donc émaner du secteur privé comme du secteur public).

Il est clair que le problème de la corruption est loin d’être résolu, partout. En parler est déjà tenter de le résoudre.w