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Salah El Ouadie: ‘‘Il faut séparer les affaires de la chose publique’’

Mohamed Aswab
Salah El Ouadie, fondateur et président du collectif “Damir” ©DR
Salah El Ouadie, fondateur et président du collectif “Damir” ©DR
Salah El-Ouadie est poète, militant des droits de l'Homme, fondateur du collectif “Damir”, membre de l'IER, cofondateur du Mouvement de tous les démocrates... Dans cet entretien accordé à BAB, M. El Ouadie parle histoire, philosophie, politique... et bien autres choses.

BAB: Politicien, ex-détenu politique, militant des droits de l’Homme, acteur associatif, poète, écrivain, professeur… Pour résumer, qui est Salah El Ouadie ? 

Salah El Ouadie: Il y a énormément de choses que j’ai dû faire dans ma vie, professionnelle ou publique, et que les gens ne savent pas. Peut-être que je vais les dévoiler dans le livre que je suis entrain d’écrire. Disons que c’est un élan qui m’a habité depuis mon jeune âge. Et je présume qu’il est l’expression consciente de quelque chose qui doit être dite ou qui doit être faite. Ce n’était pas nécessairement élaboré et clair dès le début, mais un reflet de ma conception floue et diffuse du monde, conception qui s’est affinée avec le temps et avec l’expérience. Je pars de l’idée que notre existence éphémère sur terre est en elle-même un miracle, c’est-à-dire cette capacité de vivre, de porter un regard sur le monde, d’interagir avec lui, avec les autres et de contribuer par son expérience et sa trajectoire propres, à donner du sens à tout cela. 

J’estime que la vie n’a de sens que celui qu’on peut lui donner. Cette exigence existentielle peut nous pousser à vouloir nous exprimer par diverses façons, avec le sentiment que ce que nous avons dit aujourd’hui n’est pas suffisant pour demain, et que ce que nous dirons plus tard sera, peut-être, plus riche, plus fructueux et plus expressif du sens qu’on voudrait donner à sa vie et avec lequel on peut contribuer à donner du sens à la vie globalement. 

 

Qu’avez-vous l’intention de faire de plus ?  

Vous ne savez peut-être pas que j’ai déjà joué sur scène au théâtre… Vous ne savez peut-être pas que, depuis mon jeune âge, j’ai fait au moins dix métiers le long de ma vie pour survivre et pour être autonome. Tant que nous vivons et jusqu’au dernier souffle, nous sommes constamment interpellés, sollicités, questionnés, et nous réagissons de diverses manières. L'attitude qui consiste à se taire ou à abdiquer n'est pas la meilleure. Elle n’est pas féconde. Une vie nécessite que l’on puisse interagir et tant qu’il y a cette énergie en nous, il faut toujours veiller à ce qu’elle soit positive, à ce qu’elle soit féconde et productive.

 

Vous êtes l’un des membres fondateurs du Parti Authenticité et Modernité (PAM) dont vous avez été un moment le porte-parole, avant de prendre vos distances vis-à-vis de lui. Comment avez-vous ressenti son entrée au gouvernement? 

Je l’ai ressentie comme quelque chose de normal. Un parti politique ne se constitue que pour pouvoir, un jour, gouverner sur la base d’un programme, avec des hommes et des femmes convaincus du programme de leur parti et engagés pour faire avancer leur pays et dans un sens de responsabilité vis-à-vis des citoyens. Il est donc normal que le PAM, ou tout autre parti, aspire à participer à la gestion de la chose publique. Je ne l’ai pas ressenti différemment de ce que j’aurais eu comme sentiment envers n’importe quel autre parti politique. Il est normal et légitime pour le PAM de vouloir gouverner. 

Bien sûr, il y a un aspect particulier dans le regard que je porte, à cette occasion, sur le PAM. J'ai contribué à créer ce parti et j'en ai été le porte-parole.

 

Continuez-vous à vous identifier au projet politique du PAM?

Pour répondre à votre question, je voudrais revenir un peu à l’histoire récente, c’est-à-dire la source de mon engagement politique qui m’a conduit à passer quelques années de ma vie en prison, parmi d’autres difficultés. Mon intérêt pour la chose publique et pour la politique est né dans une atmosphère familiale qui y était très attachée. Mon défunt père Mohamed El Ouadie a payé plusieurs fois de sa liberté son engagement du temps de la colonisation, puis après l’indépendance, convaincu que le pays, son avenir, sa prospérité et son peuple méritaient tous les sacrifices qu’un engagement politique pouvait générer. Dès mes 17 ans, je me suis donc engagé au sein de la nouvelle gauche, à la fin des années 1960 et au début des années 70. Nous nous souvenons tous des crises politiques que le Maroc a connues dès les années 60, puis 70…, et des tensions qui s’en sont suivies. Le pays était plongé dans une crise politique profonde et prolongée, jusqu’au moment où il y a eu un rapprochement entre la monarchie sous le règne de feu Hassan II et les partis issus du mouvement national. 

Plus tard, après ce moment historique important, l’accession au trône du Roi Mohammed VI a suscité énormément d’espoirs dont certains ont été tenus. Je cite surtout la question de la langue amazighe, les droits des femmes, la relecture des années de plomb et la réhabilitation des victimes de cette période noire qui a duré 36 ans et puis, la réactivité positive au mouvement du 20 février. Je retrace très brièvement et très schématiquement ce regard historique pour dire que, pour moi personnellement qui avais eu l’honneur de participer à ce grand tournant de l’histoire que fut l’Instance Equité et Réconciliation (IER), la période historique post-IER devrait ouvrir la possibilité, au travers d’un engagement politique nouveau, de se libérer des relents des tensions post-indépendance. Elle devait permettre surtout d’aller de l’avant et de participer à un jeu politique ouvert, à même de faire émerger des formations politiques diverses mais autonomes et capables, dans le respect de la Constitution et des instances constitutionnelles et dans un jeu libéré des tensions du passé… Bref, de donner quelque chose de tout à fait nouveau. C’était d’ailleurs notre souhait au sein du PAM et même avant, au sein du Mouvement de tous les démocrates: pouvoir pratiquer la politique dans un esprit tout à fait nouveau. C’est donc dans la lignée de cette évolution que j’avais perçu -et que je perçois toujours- mon engagement public, qu’il soit dans le cadre d’un parti, dans le cadre de la société civile ou bien dans ce que j’écris et publie. Cette même évolution a fait que je ressens que la trajectoire que j’apercevais ne cadrait pas nécessairement avec l’évolution du parti et au sein duquel j'ai participé à la rédaction de la plateforme politique. Il y a certainement beaucoup d’acteurs et beaucoup de franges de la société qui s’intéressent à la chose publique, qui savent que lorsque nous avons créé en janvier 2008 le Mouvement de tous les démocrates, je n’étais absolument pas pour la création d’un parti politique, du moins immédiatement. 

Salah El-Ouadie est professeur à l’Institut des hautes études de management de Casablanca depuis 1996 ©DR
Salah El-Ouadie est professeur à l’Institut des hautes études de management de Casablanca depuis 1996 ©DR

Pourquoi étiez-vous contre la création du parti ? 

Tout simplement parce que j’estimais que le mouvement de tous les démocrates devait pouvoir s’adresser aux franges de la société pour lesquelles on voulait s’investir dans la politique, en particulier les jeunes, les femmes et l’intelligentsia non encadrée, c’est-à-dire des forces vives capables d’apporter un nouveau souffle à la politique. Lorsque l’idée de créer le PAM était posée, j’étais farouchement contre car je voulais qu’on évolue vers une nouvelle façon de faire de la politique, une nouvelle pratique avec de nouvelles générations, de nouvelles élites, de nouvelles têtes, etc. Je voulais qu’on prenne notre temps, n’étant pas obligés de calquer notre agenda sur celui des élections. 

Les choses ayant évolué différemment, j’ai maintenu ma position et je me suis surtout avancé pour appeler à faire attention parce que ce nouveau parti était en effet assez particulier, avec des personnes issues du cercle royal et d’autres ayant vécu dans les prisons du défunt Roi. J’avais surtout beaucoup d’appréhension quant au ralliement de certaines têtes qui étaient connues pour, je le dirais très prosaïquement, avoir pratiqué l’ancienne politique dans toute sa négativité, avec toutes les conceptions et manières qu’on voulait nous, au sein du Mouvement de tous les démocrates, dépasser. Dès le début, j’ai dit à mes amis: “Ok, vous avez décidé de fonder un parti; faites-le, je reste avec vous mais très rapidement et j’espère que vous allez vous rendre compte de l’erreur politique dans laquelle nous sommes tombés”. Par la suite, on a vu comment le Mouvement du 20 février est venu se dresser face à nous et il avait d’ailleurs toute la légitimité de nous critiquer puisque nous n’avions pas pu tenir nos promesses. J’avais décidé de ne pas quitter le parti en pleine crise, c’est-à-dire en 2011. J’ai appelé avec d’autres noms du parti, qui partageaient ma conception des choses, à un congrès extraordinaire qui s’est tenu début 2012. Ce n’est qu’après le succès de ce congrès et l’élection du conseil national, et après que la tempête contre le parti soit passée, que j’ai déposé ma démission.

 

Quel bilan faites-vous des actions du gouvernement jusqu’ici et plus particulièrement celui des ministres PAM?

Je préfère plutôt faire des remarques sur l’action du gouvernement dans sa globalité. Le Maroc fait face à un certain nombre de défis: la gestion de l’impact de la pandémie sur la vie sociale, l’économie, la culture, le sport et même les relations humaines. Agir face à cet impact n’est, certes, pas chose facile, mais il y a malheureusement un certain cafouillage dans la gestion, à l’heure actuelle, contrairement au tout début. Par ailleurs, l’émergence du Maroc comme puissance régionale est source de fierté, évidemment, mais elle est aussi porteuse de dangers potentiels. Elle dresse contre notre pays d’anciennes rancœurs et d’autres plus récentes. 

Les attentes des citoyens sont énormes. Du fait de l’émergence d’une nouvelle majorité, comme du fait du dépassement de la gestion islamiste après une décennie aux affaires. Les espoirs étaient permis. En plus de ce tournant, nous avons vécu un autre moment important. Il s’agit de la présentation du rapport de la Commission spéciale du modèle de développement (CSMD). Tout le monde s’attendait à ce que ce nouveau modèle soit mis en œuvre d’une façon évidente. Ce que nous remarquons, malheureusement, c’est qu’on essaye de monter de toutes pièces une contradiction qui serait de l’ordre de la légitimité du gouvernement face à celle de la dite commission. Pour ma part, je n’y vois absolument aucune contradiction. 

Ce gouvernement est issu des urnes. Sa légitimité provient du fait qu’il soit issu des élections. Et le Nouveau modèle de développement, avec toutes les limites que la Commission s’est assignées, tire sa légitimité d’un constat royal qui a conduit à la mise en place de ladite commission, formée par des compétences multidisciplinaires parmi les meilleures du pays, qui ont procédé à l’écoute méthodique des doléances et attentes citoyennes sur tout le territoire national.  

 

Qu’en est-il du bilan du gouvernement ? 

S’agissant du bilan de ce gouvernement, il y a, faut-il le rappeler, des engagements et trois axes stratégiques. S’agissant du premier axe, à savoir le renforcement des bases de l’Etat social, il y a un certain nombre de décisions positives, dans la lignée des recommandations royales d’il y a quelques années ou quelques mois. 

Le deuxième axe, quant à lui, s’articule autour de l’accompagnement de la transformation de l’économie nationale. Et puis, il y a le troisième axe, celui de la gouvernance au service des citoyens et la rationalisation des dépenses publiques. Grosso modo, il y a un problème majeur s’agissant du deuxième axe. Il y a absence totale d’une politique de lutte contre l’économie de rente. La transformation de l’économie nationale, afin qu’elle soit capable de générer des postes d’emploi à même de répondre aux demandes grandissantes, ne peut se faire que par une lutte sans merci contre l’économie de rente. Là-dessus, silence radio… 

Je suis aussi soucieux de l’absence complète de décisions, que dis-je, du souci de la nécessité de la séparation de la sphère des affaires d’avec la sphère publique. Ceci est toujours un danger grave, comme l’a été la non séparation de la sphère religieuse et de la sphère politique du temps de la majorité islamiste, et contre laquelle nous nous sommes insurgés en temps réel…

Nous notons aussi une absence totale du souci de moralisation de la vie publique. Sur ce point, la question de la confiance est majeure. Il a été, d’ailleurs, souligné par le Nouveau modèle de développement. Et cela, bien sûr, ne fera qu’ajouter à la méfiance publique envers la classe politique. 

Or, aucune démocratie n’est possible sans une classe politique ayant les prérogatives claires au titre desquelles elle rendra des comptes et pourra aussi bénéficier de la confiance des citoyens. 

Oui, on peut souligner positivement certaines mesures gouvernementales qui s’inscrivent dans le cadre du premier axe, à savoir le renforcement des bases de l’Etat social. Mais, il y a des choses auxquelles il faut faire attention: les tensions dans la région, la sécheresse et la hausse des prix d’une façon vertigineuse qui n’augurent rien de bon... 

Ces problèmes peuvent donner lieu à des ruptures, ébranler la confiance, ou ce qui en reste. Il y a le risque du déclenchement de tensions dont nous n’avons absolument pas besoin dans la conjoncture actuelle. J’estime qu’avec toutes les initiatives heureuses que la Maroc a pu vivre pendant la première décennie du millénaire, une mauvaise gestion de la chose publique pourrait donner lieu à des tensions majeures et perturber ainsi ces  avancées, sinon les dilapider. Le dépassement des freins qui jusque-là ont empêché le Maroc de se constituer en force émergente et de rompre définitivement avec tous les aspects du sous-développement, risque d’être perturbés par les problèmes que je viens de signaler. Il faut que nous en soyons pleinement conscients, les responsables et décideurs en premier…

Je m’arrête là,  puisque très prochainement, le mouvement “Damir”, fidèle à son attitude critique et néanmoins constructive, publiera un rapport détaillé sur notre appréciation de l’action gouvernementale.  

 

Que garde Salah El Ouadie de ses années de militantisme dans la gauche des années 1970 et 80? 

Ce que je garde de ces années de militantisme de la gauche c’est beaucoup de fierté d’avoir interagi avec mon pays, ses ambitions, son histoire, ses urgences… d’une manière complètement dévouée, avec cette capacité de don et d’audace, peut-être assez rare, et aussi de désintéressement total au sujet des répercussions sur le plan personnel de tout ce que nous avons pu, avec beaucoup d’humilité, faire pour notre pays. Je garde aussi un respect et un grand amour pour les militants, militantes et camarades que j’ai côtoyés dans diverses instances de la gauche et dans diverses périodes d’évolution de la gauche. Nous avons gardé la tête haute malgré tous les problèmes, malgré la marginalisation, les vexations. Les militants de la gauche ont gardé un amour incommensurable pour le pays, une fierté et un orgueil qui fait leur honneur et le mien. Bien sûr, à côté de cela, il y a des révisions, si l’on veut dire, un autre regard porté sur cette période, sur les erreurs nécessairement. Les erreurs politiques, idéologiques, d’organisation ou de priorisation, etc. Mais cela n’entame en rien sa valeur, l’élan d’amour envers notre patrie.

M. El Ouadie a été membre du bureau politique du Parti authenticité et modernité (PAM) ©DR
M. El Ouadie a été membre du bureau politique du Parti authenticité et modernité (PAM) ©DR

Pensez-vous que la gauche a encore un avenir devant elle? 

Sans vouloir m’ériger en donneur de leçons, je crois que la gauche ou la nouvelle gauche a aujourd’hui la responsabilité de redéfinir son projet dans des circonstances internationales, nationales et régionales tout à fait nouvelles, tout en gardant cet esprit qui met l’accent sur un jeu politique ouvert, dans le respect des termes de la Constitution tout en la faisant pertinemment évoluer, avec cet élan pour mobiliser, proposer et mettre en œuvre les politiques concrètes capables d’aboutir à une justice sociale digne de ce nom, une redistribution juste et équitable des richesses, une politique capable de mobiliser les énergies vives du pays, le combat contre toutes les formes d’injustice à ce niveau et le combat pour que les jeunes générations, les femmes, les nouvelles élites et l’intelligentsia reprennent tout l’intérêt pour la chose publique dans le sens de l’engagement pour l’avenir. A condition de dépasser à jamais cette propension à l’émiettement, à chaque cycle de son existence… reste-t-il encore pour la gauche et la nouvelle gauche cette possibilité? Je l’espère. Car le pays a aussi besoin d’une gauche forte… Sinon je crains qu’elle ne peine à sortir du processus de marginalisation qui guette constamment les acteurs politiques qui prennent du retard dans l’élaboration, la re-articulation et la mise en œuvre d’actions et de réponses adéquates… Il ne suffit pas d’être sincère en politique, encore faut-il être pertinent et efficace…

 

Il y a près de 18 ans, l’Instance Equité et Réconciliation (IER) a été mise en place pour réconcilier les Marocains avec leur histoire et tourner définitivement la page des violations graves des droits de l’Homme. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’IER et sur son héritage ?

S’agissant de l’IER, il y a un certain nombre de points qu’il faut mettre en relief pour les jeunes générations. Premièrement, la genèse de l’IER. Comme nous le savons tous, dans plusieurs pays comme le nôtre, il y a eu des moments de tensions politiques extrêmes qui ont conduit à des violations graves des droits de l’Homme dont l’Etat a été responsable, de l’époque de l’après-indépendance jusqu’en 1999, soit près de 36 ans. 

L’IER a été le résultat d’une synergie exemplaire entre la société, le mouvement des victimes et leurs familles et l’État. Et il faut le dire, les premiers éléments constitutifs de cette instance ont été mis en relief par la société civile et plus précisément par le Forum Vérité et Justice (FVJ) présidé à l’époque par Feu Driss Benzekri et dans lequel j’ai milité avec plusieurs victimes de ces violations. Cette synergie positive a pu donner naissance, avec une volonté politique du Roi Mohammed VI, à cette instance qui, il faut le souligner, a été considérée au niveau même des Nations Unies par l’ancien secrétaire général Kofi Annan, parmi les cinq premières dans le monde, alors que des instances du genre, il en a existé au moins une cinquantaine.

Oui, il y a eu un impact positif, puisqu’il y a eu réhabilitation des victimes, des indemnisations, des séances de thérapie collective organisées un peu partout dans le pays, comme il y a eu des recommandations pour l’avenir, dont la majorité ont été reprises par la Constitution de 2011. C’est donc un bilan globalement positif. 

Bien sûr, il reste encore des points à élucider, mais c’est à l’instance qui a hérité des travaux de l’IER, c’est à dire le Conseil National des Droits de l’Homme (CNDH) de continuer le travail pour pouvoir les parachever, en élucidant les cas de disparition et, surtout, en promouvant les programmes de réhabilitation autour de la réparation du préjudice collectif.

Maintenant, ce qui reste à faire, à mon avis, c’est que l’on puisse cultiver l’esprit de l’IER au sien de l’école marocaine, à tous les niveaux, pour pouvoir mettre en relief l’historique de cette instance, non seulement dans la résolution du dossier épineux des violations graves des droits de l’Homme dont l’Etat s’est rendu responsable pendant 36 ans, mais également dans la longue construction démocratique.

 

En matière de promotion des droits de l’Homme au Maroc, qu’est-ce qui reste à faire ? Peut-on faire mieux ?  

Si nous comparons le Maroc des années 1970, 80 et début 90 à celui d’aujourd’hui, la différence paraît claire. Nous avons évolué dans le bon sens. Et si nous faisons un parallèle entre la réalité d’aujourd’hui et ce que nous espérons, eh bien, il faut encore du travail pour pouvoir rendre cette culture des droits de l’Homme effective au niveau de l’Etat et de la société. C’est un défi double que nous devons tous relever à tous les niveaux. Et l’existence de la société civile et des militants des droits de l’Homme est nécessaire et elle le sera encore. Parce que rien n’est jamais acquis à ce niveau, ni ici ni ailleurs.

Nous savons que tout détenteur de pouvoir et de responsabilité au sein de l’Etat a toujours besoin d’un avis extérieur capable de relever les défaillances, les manquements, les solutions et les demi-solutions, etc. 

Nous ne devons pas baisser la garde. Il faut se battre encore et encore. Il faut se battre pour le respect de la liberté de pensée, de la liberté d’expression, des libertés individuelles et des libertés publiques. Il ne faut pas baisser les bras et se contenter de dire: notre pays a résolu cette question d’une façon définitive. Il n’y a pas de solution définitive. 

Dans le domaine des droits de l’Homme, il y a les violations graves et les violations “ordinaires”, si l’on peut les qualifier comme telles, et contre lesquelles il faut continuer de se battre. Le combat des droits de l’Homme ne s’arrête jamais. Nous avons résolu, effectivement, d’une manière globale, le dossier des violations graves. Maintenant, il nous faut toujours nous mobiliser contre les violations que j’ai qualifiées d’“ordinaires”. 

 

En 2013, vous avez fondé le collectif “Damir”. Certaines de vos revendications et positions (notamment sur la question des libertés individuelles, l’abolition de la peine de mort…), estiment certains, ne “cadreraient” pas avec la spécificité du Royaume. Les droits de l’Homme peuvent-ils être “divisibles”?

 

Eh ben non. Les droits de l’Homme ne sont pas divisibles, c’est à dire qu’on ne peut pas se comporter avec les droits de l’Homme comme on le ferait dans un super-marché pour choisir tel ou tel produit, telle ou telle marchandise. Non, l’essentiel c’est que les intérêts des personnes et de la communauté soient préservés. Prenons par exemple la question que vous évoquez: celle de la peine de mort, cette question n’est pas spécifique à notre pays, elle a été débattue en long et en large et nonobstant maintenue, même en France, donnée pour être l’un des pays précurseurs en matière des droits de l’Homme dès la fin du 18ème siècle. N’oublions pas que la peine de mort n’a été abolie en France qu’en 1981, après un combat acharné sur des fronts divers: politique, culturel, droits de l’Homme... Cette abolition a pour nom en France: Robert Badinter qui s’est battu, avec d’autres, sur la base de principes et d’idées qui restent valables, à mon avis, pour toutes les sociétés. 

Car la suppression de la vie comme punition n’a jamais été une solution au problème des crimes, y compris crapuleux. Jamais ! Toutes les statistiques sont là pour l’attester... Jamais la peine de mort n’a été un frein au crime. Et même si cette idée est encore minoritaire aujourd’hui dans notre pays, je considère avoir le droit de défendre ce point de vue sans pour autant porter atteinte ou appeler à interdire l’opinion adverse. Je défends mon idée, peut-être que si elle n’est pas acceptée aujourd’hui elle le sera demain. Et combien même d’idées n’ont pas été acceptées au moment du débat et sont devenues évidentes dans les sociétés par la suite. Le rôle de tout système judiciaire est de protéger la société et non se venger sur la base “dent pour dent, œil pour œil”. Non. Si nous avons en face un criminel qui a été coupable de crime crapuleux, la meilleure façon, à mon avis, est de ne pas le punir de la même façon dont il a perpétré son crime. Il faut préserver la société et la protéger par le biais d’une condamnation à perpétuité non compressible, c’est à dire que le criminel devra passer tout le restant de sa vie derrière les barreaux. Je crois que c’est possible et beaucoup de pays ont adopté cette solution et elle a été bénéfique. 

Maintenant, il faut que le débat autour du Code pénal puisse aborder la question des libertés individuelles sans aucune restriction et essayer de dégager des pistes, il faut que la société soit engagée dans ce débat notamment les associations de défense des droits de l’Homme, les associations culturelles, les forums de débat. Il faut également que dans la radio et la télévision publiques et dans les journaux, le débat soit clair, responsable et assumé. 

Pour ce qui est des libertés individuelles, il faut préciser qu’il s’agit d’un spectre de libertés: liberté de pensée, d’expression, de conscience, d’adhérer à des partis politiques, liberté de correspondance, droit d’avoir une relation amoureuse… Il ne faut pas se focaliser, en parlant des libertés publiques, sur une liberté plutôt que sur une autre. Il s’agit d’un pack global qu’il faut respecter. Bien sûr, ce que les libertés individuelles invoquent chez le commun des mortels, ce sont les libertés intimes… 

D’un autre côté, les relations intimes entre adultes consentants n’attendent pas la loi pour exister, elles existent déjà. Il y a des restrictions abusives à ce sujet au niveau du code pénal actuel. Il faut débattre et trouver des solutions adéquates qui préservent les droits d’autrui et la cohésion sociale, mais le nez de l'État n’a pas à s’y immiscer. Nous savons tous que le débat autour de ces sujets suscite des tensions au sein de la société, il ne faut pas se voiler la face et jouer aux saintes nitouches. Il faut pouvoir débattre dans la logique des droits et des libertés inaliénables, en ayant à l’esprit que toute liberté donne lieu à des responsabilités. A présent, la balle est dans la camp de la majorité et du gouvernement… On attend de voir jusqu’où mèneront ses velléités modernistes… 

Enfin et à propos du mouvement “Damir” qui a été sur tous les fronts depuis sa création en 2013: débat d'idées autour de thématiques sociétales fondamentales, interaction avec les mouvements de protestation sociale, rapports avec les politiques publiques, propositions pour le Nouveau modèle de développement... Notre mouvement clôturera bientôt une décennie d'existence. Il nous incombera bientôt de renouveler son leadership. Trois mandats, c'est peut-être plus que suffisant à un poste de responsabilité.  

Salah El Ouadie à l'inauguration, le 2 février 2022 à Casablanca, d'une fresque en hommage à sa défunte soeur Assia El Ouadie ©DR
Salah El Ouadie à l'inauguration, le 2 février 2022 à Casablanca, d'une fresque en hommage à sa défunte soeur Assia El Ouadie ©DR

 

Comment voyez-vous le Maroc d’avant et d’après la pandémie de Covid-19?

Il faut souligner que le parcours a été maîtrisé et a été l’occasion d’une symbiose entre la société et l'État. 

Il faut aussi rappeler que le Roi Mohammed VI a pris les choses en main concernant la gestion directe de la crise dès le début. C’est une gestion à saluer parce qu’elle a certainement eu un impact décisif. Maintenant, les difficultés se situeront au niveau de la situation sociale, du travail et de l’économie. Il faudra que la réponse du gouvernement sur le moyen et le long terme soit adéquate. Il y a aujourd’hui des franges de la société qui ont pâti de cette pandémie et qui se trouvent dans une situation sociale encore plus précaire que par le passé. D’où l’importance de prendre des décisions capitales.

 

Êtes-vous resté “prisonnier” de la “littérature de la détention” ?

J’ai beaucoup écrit sur les années de plomb et également, avant même l’installation de l’IER, sur le projet de la justice transitionnelle. J’ai publié dans les journaux nationaux et au journal “Le Monde” en 2000, un article qui s’inscrit dans la logique de l’IER et qui s’intitule “La voie marocaine”, c’est-à-dire dans le domaine de la justice transitionnelle. 

J’ai écrit sur l’amour  également, sur les sensibilités sociales, la politique, l’intégrisme, en plus de textes littéraires sur divers thèmes. Donc, je ne suis pas de votre avis, je ne suis pas resté prisonnier de la littérature carcérale.

Quels souvenirs gardez-vous de votre incarcération ?

Je n’ai pas envie, en fait, de m’attendrir sur cette période. Je crois que j’ai réglé cette question avec moi-même. J’ai vécu cette période en tant que militant, en me préservant et en essayant de préserver mes amis qui étaient avec moi en prison. 

J’ai écrit un livre qui est devenu un best-seller parait-il, “Le marié”, qui a été traduit en français et publié en France. J’ai écrit “Lettre ouverte à mon tortionnaire”, une tribune contre la torture au Maroc et ce, du vivant de feu Hassan II. 

Je n’ai pas été prisonnier, comme vous le dites avec un jeu de mots, de cette littérature, sinon je n’aurais rien fait d’autre, je n’aurais pas pris position concernant les droits de l’Homme et je n’aurais pas participé à la création de l’OMDH, ni à la création du Forum vérité et justice ni d’ailleurs au Mouvement de tous les démocrates.

Non, je ne me suis pas limité à cela. J’ai écrit peut-être des textes qui sont considérés parmi les références en littérature carcérale, mais cela ne signifie pas que ce soit ma seule référence.