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Salima Naji: L’architecte par qui un patrimoine revit

Par Omar Achy
L’architecte et anthropologue, Salima Naji ©MAP
L’architecte et anthropologue, Salima Naji ©MAP
Salima Naji est une figure exceptionnelle de l’architecture au Maroc, doublée d’une anthropologue. Elle a consacré sa vie à la sauvegarde du patrimoine architectural et culturel des espaces oasiennes (Ksour, Kasbah et greniers), tout en l’ouvrant à la modernité.

“Il faut arrêter d’opposer la tradition et le futur, comme s’il n’y avait que deux formes d’architectures: Celle du passé et celle du futur. Cette vision héritée du protectorat qui opposait la ‘médina’ (le passé) à la ‘ville européenne’ (le futur) doit être abandonnée. Il faut comprendre que la richesse de ce pays est dans ses nuances et non dans des oppositions binaires stériles”. Cette phrase de Salima Naji résume, à la fois, la passion et le combat inlassable de cette architecte et anthropologue qui a gagné ses galons en se dévouant, corps et âme, à redonner vie à un pan du patrimoine marocain en péril. Depuis presque 20 ans, elle défend une architecture ancrée dans son territoire, une architecture résiliente et durable inspirée du patrimoine certes, mais qui peut être tout aussi efficiente pour les constructions neuves.
Ainsi réinvestit-elle des procédés constructifs abandonnés qui ont fait leurs preuves sur la durée.
Pisé, pierre, bois, stipes de palmier ou autres fibres, toutes les techniques en matériaux premiers, notamment biosourcés, issues des traditions vernaculaires du Maroc sont réinvesties par l’architecte dans une construction écologique sublimant le geste de l’artisan.
Plutôt que “le ciment de béton et les formes qu’il véhicule, venues d’ailleurs”, elle œuvre pour changer les mentalités, et ce, à partir d’exemples véritablement construits : Bâtir sain, bâtir durablement, avec une consommation énergétique réduite, en s’adaptant aux conditions climatiques extrêmes, est possible à condition de “se servir de son cerveau et de convaincre au lieu d’appliquer des recettes”. Installée depuis 2008 dans le Sud marocain, Salima Naji défend en effet une architecture ancrée dans son territoire, et qui en affirme la matérialité. Architecte autorisée à exercer au Maroc depuis 2004, elle construit en réutilisant les matériaux biosourcés et les technologies de la terre ou la pierre dans une démarche d’innovation respectueuse de l’environnement. Elle réinvestit ou perfectionne ainsi toutes les techniques vernaculaires pour une architecture contemporaine en mesure de proposer un développement soutenable appuyé sur les Hommes et une fine connaissance des territoires, en direction notamment de projets d’utilité sociale. Elle espère ainsi réduire l’impact destructeur de l’architecture standardisée en béton armé actuellement généralisée. Ceci étant aussi une façon d’offrir aux plus démunis un espace public de qualité.

Une architecte doublée d’anthropologue
A la COP22 à Marrakech, il y a deux ans, Salima Naji a porté haut ce message en mettant à l’honneur l’éco-construction. L’architecte doublée d’anthropologue considère en effet le patrimoine comme un legs complet liant architectures, compétences constructives, mais aussi modes de vie, choix qui peuvent aussi être source d’innovations futures pour faire face au changement climatique.
L’intervention sur le bâti rural ancien convoque des institutions vivantes à revitaliser, et non pas une énième momification patrimoniale. Les transformations des espaces oasiens sont questionnées à travers divers programmes de recherche-action comme “Preservation of sacred and collective oasis sites” (2006-2013) ou encore “Zerka, La source bleue et l’urbanisation des oasis de Méditerranée”. 

Elle reste ainsi l’une des rares architectes de terrain à avoir beaucoup publié, auteure de plusieurs ouvrages de référence sur les architectures vernaculaires du Sud marocain, dont “Art et architectures berbères”, “Portes du Sud”, “Greniers collectifs de l’Atlas”, “Fils de saints contre fils d’esclaves”, “Le Ksar d’Assa : Sauvegarde d’un port du Maroc saharien”, “Tiznit, Ain Aqdim, la Source à l’origine de la ville”, elle est aussi associée à diverses écoles d’architectures avec lesquelles elle collabore régulièrement en Europe.
Membre de l’équipe scientifique qui a accompagné la création du musée berbère du Jardin Majorelle en 2011, Fondation Yves Saint-Laurent-Pierre Bergé à Marrakech, et du réseau Mediterre, professionnel de la terre crue, elle est associée à divers laboratoires de recherche ou comités scientifiques, sans parler de ses nombreuses collaborations avec plusieurs chaînes internationales.
Au fil de ce long parcours, le travail inlassable de Salima Naji pour préserver le patrimoine a été reconnu par de nombreuses distinctions. Lauréate en 2004 de la Bourse “Jeunes architectes 2004” de la Fondation EDF - Fondation de France; elle reçoit en 2010 l’hommage de l’ordre des architectes du Royaume. En 2011, elle reçoit le Prix Holcim du Développement Durable et en 2013 par la Short list de l’Aga Khan Award for architecture.

Une assoiffée de savoir
“Pierre par pierre, elle a échafaudé son expertise de l’architecture de cette région qu’elle aime tant, dans ses dimensions artistique, architecturale, humaine et sacrée”, dira d’elle le consul général de France à Agadir, Dominique Doudet, lors d’une cérémonie en octobre dernier pour lui remettre les insignes de Chevalière des Arts et des Lettres, décernés par le ministère de la culture de la République française.
Salima Naji se rend régulièrement sur le terrain depuis 1993 pour mener ses recherches avec de premières études déjà sur les demeures de terre crue de la vallée du Dadès, et sur l’art berbère dans les architectures du Maroc présaharien de la façade atlantique à Figuig en passant par le Draâ et le Tafilalet: Relevé de sites, entretiens avec les maîtres maçons, entretiens et vie in situ dans le cadre de recherches ethnographiques de longue durée.
L’angle artistique ne suffisant pas à appréhender toute la richesse de ce patrimoine, elle intègre ensuite la prestigieuse École d’architecture de Paris la Villette où elle décroche son diplôme en 2002. Puis toujours pour compléter cet édifice et pour mieux intégrer ses dimensions humaine et sacrée, elle est entrée quasi en même temps que ses études d’architecture, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales pour y préparer un doctorat en anthropologie sociale.
A partir de 2000, ses recherches se concentrent dans le haut Atlas, l’Anti-Atlas occidental, le sirwa, le jbel bani et bien d’autres endroits du Maroc qui relatent une histoire ancestrale et une riche culture à la fois architecturales et sociales.
Salima Naji réalise, dans le cadre de sa thèse de doctorat, notamment un inventaire de tous les greniers du Maroc, dans toutes les régions du Maroc, vallée par vallée, dont elle relève l’histoire, l’anthropologie, l’architecture des bâtiments, les procédés constructifs, pour comprendre leur fonctionnement de l’intérieur, et pour déceler également la vie qui s’organise autour d’eux en partant de la tribu de rattachement.

Un parcours parsemé d’entraves
Salima Naji participe activement à la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel. Parmi les chantiers de restauration ou de consolidation de greniers et de villages fortifiés : citons d’abord Aguellouy – commencé avec ses propres fonds en 2003 - et Id Aissa d’Amtoudi, mais aussi Innoumar des Illalen, Isserghine, Ait Kin, Tiskmoudine...
Une quinzaine de greniers ont ainsi pu être sauvés de l’effondrement et de l’abandon par les communautés. Mais aussi son appui à Amzray dans l’Atlas oriental et bien d’autres lieux où on fait appel à son expertise pour des kasbahs privées notamment.
Tout au long de son parcours pour compléter ces œuvres de restauration, sa mission si gratifiante, est loin d’être une sinécure. Son chemin a été jalonné d’entraves. D’abord en tant qu’architecte extérieure à la communauté locale, et en tant que femme mais aussi compte tenu des difficultés à mobiliser des financements, des réticences ou des petits intérêts personnels à surmonter, des imperfections et des lenteurs, sans compter la nature même des chantiers où les conditions sont souvent pénibles.
Forte de son expérience et de son expertise, Salima Naji s’est aussi investie dans d’autres plus grands projets de restauration, dont le plus marquant est le Ksar d’Assa, où elle a travaillé entre 2006 et 2011, sous l’égide de l’Agence pour la promotion et le développement économique et social des provinces du Sud, le ksar Agadir Ouzrou de la palmeraie d’Akka, ou le minaret saadien d’Akka, des chantiers de réhabilitation dans la médina de Tiznit, … D’autres chantiers de restauration de greniers ou de kasbahs sont en cours, dont le projet de Tizgui des Ayt Oubial ou celui du Ksar de Tissergat. Mais le point le plus fort reste qu’elle passe du patrimoine au contemporain en conservant les leçons du premier pour enrichir le second et ce surtout dans ces projets à caractère social comme le centre culturel en pierre de Ait Ouabelli ou la maternité en terre crue de Tissint dans la province de Tata, réalisés dans le cadre de l’Initiative national pour le développement humain.

 

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