Salles obscures, Adieu Lynx, Rialto et roxy...

Hajjare Fatene
Megarama Casablanca ©DR
Megarama Casablanca ©DR
Contrairement aux salles de sport, cafés, commerces, mosquées et autres espaces publics, les salles de cinéma se meurent au rythme d'un confinement prolongé! Le communiqué officiel annonçant la réouverture des salles obscures se fait toujours attendre. Privées de l'exercice de leur seule et unique activité, la projection des films, pendant près de dix mois, ces salles agonisent. Toutefois, il ne faut pas tout mettre sur le dos de Covid. Le maudit virus, n'est, en réalité, qu'un parmi d'autres suspects...

Les salles de cinéma au Maroc s'éteignent en silence. Fermées depuis mars dernier à cause de la crise de Covid-19, elles n'en peuvent plus ! Hélas, trois des trente salles obscures que compte le Royaume, et non des moindres, se sont livrées, lasses, à leur destin. Lynx et Rialto à Casablanca et Roxy à Tanger ne compteraient plus rouvrir leurs portes. C'est ce qu'affirme Lahcen Boudih, président de la chambre marocaine des salles de cinéma, dans une déclaration à BAB. 

“Les exploitants de ces trois salles n'entendent plus rouvrir quand les salles seront autorisées à accueillir de nouveau les férus du septième art. D’ailleurs, l'une de ces salles, c'est connu, a déjà été louée par un studio égyptien pour enregistrement des pièces de théâtre”, explique M. Boudih, également propriétaire de la salle d'Avenida à Tétouan. 

BAB n'a pas pu joindre les exploitants de ces trois grandes/petites salles pour confirmer l'information.  Mais, ce qui est sûr c'est que les salles obscures en général sont agonisantes, sans parler des dizaines déjà enterrées. Le Royaume comptait 251 “cinémas” en 1981, selon un rapport du Centre cinématographie marocain (CCM). Aujourd'hui, nous n'en avons que 30, et peut-être bien 27 ! Soit une salle pour chaque 1.296.296 habitants ! Soit une salle pour chaque 60 communes (Certains films valent le déplacement villes quand même!), Soit... Heureusement -ou malheureusement- que tous les Marocains ne sont pas des cinéphiles... Heureusement -ou malheureusement- que les films en Streaming existent...

Bref, jugeant le contexte pas encore favorable, les ministères de l'Intérieur, de la Santé, et accessoirement celui de la Culture, n'ont pas encore autorisé la réouverture des salles de cinéma, alors que des voisins, avec des situations épidémiologiques similaires, à savoir la Tunisie, la France ou l’Espagne, l'ont déjà fait. 

Par exemple, en guise de prévention contre Covid, les salles rouvertes en France ont été contraintes à un taux d'occupation de 30%. Au Maroc, ce taux ne dépasse jamais moyennement les 22%, d'après des études réalisées en la matière ! Chez nous, la distanciation, pas à l'intérieur de la salle de cinéma, mais vis-à-vis d'elle, est la règle, pas l'exception au temps du Corona. 

Quoique les exploitants des salles obscures présentent comme arguments pour plaider leur cause auprès des autorités compétentes, ces dernières (salles et autorités) demeurent “fermées” jusqu'à nouvel ordre... Cela dit, il ne faut pas croire que coronavirus -qui a fait jusqu'ici plus de 7.000 morts au Maroc- serait le seul responsable de “l'assassinat” des salles. 221 salles étaient déjà mortes bien avant son apparition en novembre 2019 à Wuhan en Chine. Non ! Covid, n'est qu'un facteur  parmi tant d'autres... 

Coronavirus, le coup de grâce

 

“Les salles obscures n’ont pas pu rouvrir depuis mars dernier. Elles demeurent fermées et font visiblement l'exception pour toutes les autres activités commerciales. Les pertes des exploitants des salles en termes de chiffre d'affaires ne se comptent plus”, s'alarme Pierre-François Bernet, propriétaire du groupe Ciné Atlas, dans une déclaration à BAB. 

Lahcen Boudih affirme qu’en mai 2020, un écrit a été adressé au ministre de Culture, Othman El Ferdaous, au nom de tous les exploitants des salles. Par conséquent, souligne-t-il, deux protocoles d’aide ont été instaurés par le ministère et ont été signés en juillet. “Le premier consiste à fournir une aide destinée à couvrir les frais fixes des salles de la période du mars à juin. Le deuxième équivaut à un mois de billetterie pour les salles”, rappelle M. Boudih. La démarche rassure les gérants des salles, mais ils n'ont plus reçu d’aide depuis juillet dernier. Les employés de ces salles, au nombre d'une centaine, ne reçoivent plus l'aide versée par la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS). 

“Laissées-pour-compte”, les salles auraient sollicité, par écrit, l'aide du ministère de la Culture, du chef du gouvernement, du ministre de l'Emploi, du Centre cinématographique marocain et de la CNSS, mais... “aucun retour, ni même réponse par simple courtoisie”, s'indigne M. Boudih. Même son de cloche auprès de M. Bernet, qui confirme avoir “continué d'écrire tous les mois au gouvernement. Le dernier courrier date de près d'un mois. On a beau parlé, mais on n’a jamais eu de retour”. Par souci de vérification, de recoupement  et d'équilibre, BAB a, à maintes reprises, essayé de joindre les départements et établissements concernés à ce sujet, et nos sollicitations, à l'image de celles des  exploitants des salles, sont restées sans réponse !

Inactifs et dépourvus de soutien, les exploitants affirment avoir continuer de payer les charges et taxes. “Une injustice”, souligne M. Bernet.

Pire encore, explique M. Boudih, les exploitants ont dû payer des taxes “considérables” pour pouvoir profiter de l’aide proposée par le gouvernement, mais “l’accord n’a tout de même pas été respecté à la lettre”.

Pas de soutien, OK ! “Mais pourquoi ne pas permettre aux salles de reprendre leurs activités, à un moment où d'autres établissements l'ont fait. Sachant que quelques-uns parmi ces derniers présenteraient un risque de contamination plus élevé comparativement aux salles de cinéma”, s'interroge M. Bernet. “Dans une salle de cinéma, le spectateur va porter un masque et, en plus, au cinéma on ne parle pas, d'où un faible risque de contamination. Ceci sans oublier que les salles ne sont jamais entièrement remplies”, poursuit-il.

Bilal Marmid, journaliste spécialisé dans le cinéma, partage amplement cet avis. 

“S'agissant des mesures contre la propagation du coronavirus, le secteur des salles de cinéma serait facilement gérable, vu le nombre assez restreint des salles. En plus de la fréquentation des salles qui, d’office, demeure assez limitée”, indique-t-il dans un entretien à BAB. 

Entre temps, la Commission d'aide à la création, la numérisation et la modernisation des cinémas, dont les membres ont été désignés par le CCM, vient d'octroyer une subvention à cinq salles de cinéma au Maroc sur les trente. 

Le multiplexe Megarama de Casablanca s'est vu octroyer un budget de 2 millions de dirhams pour sa rénovation, en plus du Ciné Atlas à El Jadida. 

En ce qui concerne l'aide à la numérisation, deux salles, l'Avenida à Tétouan et le Colisée à Marrakech, ont bénéficié d’une aide d’un million de dirhams chacune. Cette subvention du CCM pourrait-elle être utilisée par les propriétaires de ces salles de cinéma pour atténuer les effets de la crise ? “Impossible. Nous devons envoyer des justificatifs qui prouvent que cet argent a bien été dépensé dans la numérisation”, répond Lahcen Boudih, dans une déclaration au site d'information Le360. 

 

Coronavirus, mais pas que !

 

Certes, la crise du coronavirus aurait nui considérablement aux salles de cinéma au Maroc, mais, d'après les observateurs de la scène cinématographique, la dégringolade aurait commencé bien avant, et en raison d'autres facteurs, à commencer par “le prix du ticket”. Celui-ci a été fixé pendant longtemps par l'État à travers le CCM, comme l'explique Jaïdi Moulay Driss dans son livre “Le Cinéma au Maroc” publié en 1991. 

Les salles obscures étaient plutôt accessibles pour toutes les catégories sociales. Entre temps, les temps ont changé. L'entrée sur scène du complexe de Megarama en 2002 aura introduit de nouveaux tarifs. Au départ c'était de 25 à 35 DH. Puis, les tarifs ont évolué pour atteindre les 65 DH. “De quoi s'offrir un abonnement standard à la plateforme de films en Streaming Netflix et regarder des films bien au chaud chez soi en ces moments de grand froid”, ironise Mohamed, un jeune cinéphile. 

A noter que les autres salles continuent d'appliquer un tarif moyen de 30 DH. 

“Avec Megarama, c’était la première fois que des tarifs aussi élevés étaient appliqués au Maroc”, explique à BAB Mohamed Layadi, directeur du cinéma Le Colisée à Marrakech. Des tarifs qui se justifient par les investissements colossaux du complexe. 

“Megarama avait suscité beaucoup d’espoir parmi les professionnels. Diversifier l’offre, sortir les films simultanément avec l’Europe, grandes recettes... de quoi dynamiser l’exploitation et la distribution. Finalement, c'est tout le contraire qui s'est produit”, souligne M. Layadi, précisant qu'il est pratiquement inconcevable de concurrencer Megarama là où elle se trouve.

La fiscalité est aussi un facteur qui affaiblit les salles. 

En effet, dans les années 60, l’exploitation cinématographique constituait une activité plutôt rentable, selon Jaïdi Moulay Driss, d’où sa soumission à un ensemble de taxes qui venaient alourdir les charges des exploitants. Depuis 2012, c'est une TVA de 20% qui est applicable en la matière.

“Le régime fiscal imposé depuis quelques années est incompatible avec le marché marocain puisque cette TVA de 20% est récupérable”, affirme M. Layadi, appelant les autorités à revoir cette politique d'imposition. 

Autre problème, semble-t-il, pour les salles: le passage au numérique. Mondialisation oblige, le cinéma traditionnel est banni à jamais. A partir de 2013, les “copies argentiques” en 35 mm des films disparaissent. Et pour s'adapter à la nouvelle donne, les exploitants devaient investir près d'un million de dirhams par écran et 300.000 DH pour la chaîne de son “Dolby”, en plus des frais de mise à niveau de la cabine de projection... Somme toute, pour certaines salles faire tomber le rideau était plus rentable qu'investir ces sommes colossales ! 

L'aide à la numérisation, à la rénovation et à la création des salles a été mise en place une année après (2014) par le CCM, dotée d'un budget annuel de 10 MDH. Certaines salles ont numérisées/sauvées, d'autres non. Et, d'après le dernier rapport du CCM de mars 2020, quatre salles n'étaient toujours pas équipées d'un projecteur numérique, à savoir Cinéma Royal à Oujda, ABC & Caméra à Meknès et Mauritanie à Tanger. 

 

Le petit écran chasse le grand ! 

 

L'entrée sur scène des médias de la télévision aura tout chamboulé. Le grand écran n'avait plus le monopole. Et comme nombre de pays, le Maroc s’est librement ouvert aux champs visuels internationaux, à commencer par des pays arabes qui se sont appuyés sur leurs ressources financières pour investir dans un secteur qui était encore inexistant. Il y a eu d'abord MBC en 1991, ensuite ART en 1993, puis Rotana en 2007... L'étude de Michel Serceau “L’offre de film dans les salles du Maroc de 2006 à 2015” montre qu'environ 150 chaînes satellitaires panarabes spécialisées dans le cinéma étaient captées au Maroc depuis le milieu des années 2000. Les salles obscures avaient entamé leur mort lente. 

Pire, la situation s'aggrave avec un accès désormais “démocratisé” aux plateformes du streaming. On dirait qu'elles ont pris le relais. Les dernières sorties ciné sont, désormais, à bout du clic ! 

En plus de la télé, il y a aussi le piratage. Récemment, le CCM a procédé à la destruction d'une grande quantité de CD et DVD saisis, contenant des œuvres cinématographiques et audiovisuelles piratées. Près de 1.264.020 disques audiovisuels (CD-ROM), 17.580 DVD, 74.360 bandes vidéo VHS et 76 films cassettes de type 35 mm ont été détruits. La guerre contre la contrefaçon se poursuit, bien que le mal soit déjà fait.  

En fait, la chaîne de production cinématographique est constituée de deux étapes de distribution: un film est d’abord exploité en salle avant de sortir en DVD ou de passer en mode Streaming. Depuis longtemps, selon David Fraucial, directeur de Megarama au Maroc, “les sorties de films en salles étaient largement décalées par rapport à leur sortie mondiale ce qui laissait la marge suffisante à la copie illégale d’inonder le marché”. Si ce n'est par amour des salles obscures, les cinéphiles optent pour la facilité: un film grande production piraté à 5 DH, que demande le peuple !

Les facteurs ayant causé cette disparition progressive des salles de cinéma sont ainsi multiples, d'après les observateurs et professionnels. Ces derniers s'accordent, par ailleurs, sur un fait: il faut autoriser les salles à rouvrir dans les brefs délais. Pour ce faire, 

Bilal Marmid souligne l’importance du dialogue et de la discussion entre les parties concernées. “Il faut que les exploitants expliquent aux autorités le bien-fondé du retour et les sensibilisent quant à la fragilité du secteur”, conseille-t-il. Pierre-François Bernet formule les choses autrement: “Le public nous manque, on aimerait bien l'accueillir de nouveau”. à bon entendeur !