‘‘Se réconcilier avec notre patrimoine’’

Par Amine Harmach
Brahim El Mazned, directeur et fondateur de Visa For Music, un événement qui est à sa 6ème édition  cette année ©MAP/Saïd Bahajji
Brahim El Mazned, directeur et fondateur de Visa For Music, un événement qui est à sa 6ème édition cette année ©MAP/Saïd Bahajji
Brahim El Mazned explique les enjeux de “Visa For Music” qui met en lumière les artistes marocains et africains. Les contraintes de la scène musicale au Maroc, ainsi que le rapport des Marocains avec leur patrimoine sont également soulevés dans cet entretien.

BAB: C’est la 6e édition de Visa For Music. Comment peut-on évaluer le succès de cette édition ?

Brahim El Mazned: J’avoue que ce n’est pas à moi de juger la réussite de cet événement. Mais quand je vois la qualité des artistes, le nombre de professionnels qui sont venus, la qualité du débat qui a eu lieu, l’audience que nous avons eue, la couverture médiatique qui a suivi cet événement, c’est cela qui nous encourage à aller plus loin dans cette démarche culturelle.
Tous ces artistes talentueux en provenance d’une vingtaine de pays africains, de plusieurs pays du Moyen-Orient, voire même ceux venus de loin, de la Corée du Sud, de la Sibérie, de l’Amérique latine, de l’Océan indien, ont pris en charge leur transport, avaient du plaisir à venir et l’ont tous témoigné via des vidéos ou dans leur entourage; ils ont témoigné de l’intérêt qu’ils ont pour cet événement. C’est ça notre baromètre.
Je pense que ça prouve aussi qu’on couvre un manque, parce que les professionnels, les artistes du Maroc et du reste du continent, ont besoin d’un espace comme Visa For Music pour se rencontrer, échanger, vendre leur spectacle, monter des projets ensemble.

Dans quelle mesure Visa For Music accorde à l’Afrique une place importante ?

Je souligne la qualité des programmateurs internationaux qui prennent part à Visa For Music. Ils prennent le pouls de ce qui se passe en termes de créativité aujourd’hui sur le continent africain.
Cette plate-forme ouverte à tous les artistes du continent dans leur diversité, à la fois territoriale, culturelle, linguistique et musicale, de la musique traditionnelle et la musique urbaine à la musique électro, prouve que l‘Afrique est un continent de créativité et que les industries créatives commencent à prendre une grande place dans l’économie culturelle africaine.
À des artistes talentueux qui ne sont pas encore connus sur d’autres territoires, notamment les marchés traditionnels qui sont l’Europe et les États-Unis, Visa For Music offre aujourd’hui un espace où ils peuvent s’exprimer devant les professionnels. Je vois beaucoup de programmateurs “acheter” des spectacles qu’ils ont vus lors des showcases.
Et puis une dernière chose, la qualité de l’audience: les Rbatis et les Marocains ont adopté ce projet. Ils ne viennent pas uniquement de Rabat, mais également d’Oujda, d’Arfoud, de Laâyoune, de Tanger, de Marrakech, qu’ils soient des artistes ou tout simplement des passionnés; ils prennent ce temps pour découvrir tous ces artistes, mais aussi pour proposer leur propre projet.

À un certain moment Visa For Music a rencontré des difficultés au niveau du financement. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Je pense que le projet avait des difficultés d’abord pédagogiques. C’est-à-dire que c’était très difficile d’expliquer à des partenaires, qu’ils soient institutionnels ou privés, l’intérêt de cette initiative, parce qu’on a l’habitude d’organiser pas mal de festivals à travers le Maroc, principalement l’été, et que les sponsors suivent en partie ces festivals-là parce qu’il y a un impact public.
Pour notre part, nous avons voulu faire de ce festival un forum, un marché, parce que les artistes doivent avoir des retombées économiques à partir de leur art et la société également. Notre but, c’est donc d’accompagner la structuration de cette filière.
Bien évidemment, nous ne sommes qu’une partie de la chaîne, et c’est vrai qu’un sponsor traditionnel n’est pas forcément habitué à ce type de projets. Ainsi, quelque part, nous cherchons plus de mécènes.
Mais je pense qu’aujourd’hui, les autorités, notamment la wilaya, nous suivent parce qu’ils ont compris l’intérêt de ce projet. Bien sûr, il y a d’autres institutions qui sont absentes et j’espère qu’elles vont nous rejoindre à l’avenir parce que ce projet a des retombées extraordinaires pour la région de Rabat.
Par ailleurs, il est aussi du rôle des collectivités territoriales d'accompagner un tel événement qui anime Rabat, surtout en période d’hiver. Maintenant, j’estime que la dernière rencontre avec le ministère de la Culture s’est très bien passée et qu’il y aura des perspectives intéressantes. Je pense qu’avec les institutions marocaines et l’OCP, principal mécène qui nous suit au côté de l’École Polytechnique de Benguerir, nous allons, sur les trois années à venir, installer une nouvelle dynamique pour l’intérêt des artistes du Maroc et des artistes du continent africain.  

Quel est le budget du festival ? Parlez-nous des retombées d’un tel événement.
Le budget de Visa For Music est inférieur à 4 millions de dirhams. Pour que cette plate-forme s’installe véritablement à l'échelle du Maroc et pour qu’elle soit au service de la profession à l'échelle africaine, il nous faut atteindre à un moment donné un budget de 7 millions de dirhams. Pour ce qui est des retombées, on estime qu’elles s'élèvent à 18 millions DH pour les artistes depuis le début du festival, et à 10 millions DH pour la ville de Rabat chaque année.
C’est un festival qui a des retombées incroyables. Le nombre de journalistes qui viennent des quatre coins du monde pour le couvrir est important.

Brahim El Mazned est membre de la banque d'expertise UE/UNESCO  2019-2022 ©MAP/Saïd Bahajji
Brahim El Mazned est membre de la banque d'expertise UE/UNESCO  2019-2022 ©MAP/Saïd Bahajji


Au niveau du continent africain, Visa For Music fait partie des 7 marchés les plus connus au côté de celui de Johannesburg, le Moshito qui s’est imposé. Mais Visa For Music commence à prendre le leadership parce qu’on est privilégié géographiquement en étant proche de l’Europe. Cette attractivité du Maroc et de la capitale nous rend service, au même titre que la qualité et le haut degré d’exigence de la programmation de Visa For Music.

Comment peut-on développer l’offre culturelle au Maroc quand on sait que plusieurs maillons de la chaîne manquent: éducation artistique, manque d’infrastructures culturelles, accès limité du public à la culture… ?

L’offre culturelle, s’il n'y a pas du public, si elle n’est pas structurée, est amenée à s’appauvrir. Traditionnellement, le Maroc a toujours été très dynamique sur le plan culturel. On est un pays multi-ethnique, multiculturel, il y a une diversité incroyable entre le sud et le nord. C’est vrai qu’il y avait une consommation traditionnelle jusqu’au début des année 60, et qu’on commence à avoir une dynamique urbaine depuis peu.
J’avoue qu’en parlant par exemple des jeunes générations, les enfants notamment, on est à moins de 5% d’enfants qui ont accès à une éducation artistique, qu’elle soit musicale ou autre. Aussi, quand on à peu près 2% des enfants qui ont accès à l'éducation musicale, j’estime qu’on n'a même pas l’auditeur de demain, je ne parle même pas de l’artiste de demain.
Le public de demain passe par l’éducation musicale; aussi cette dernière fait travailler les artistes. Chose dont on ne se rend pas compte, parce qu’un artiste ne peut pas vivre que de live, sans parler de la vente de disques qui constitue un véritable handicap aujourd’hui.
La solution à tout ceci c'est que les droits d’auteur des artistes soient respectés. Aussi, il faut développer des scènes nocturnes; c’est toujours agréable de sortir voir des concerts après le bureau avant d’entrer chez soi.
Donc ce sont là des éléments parmi d’autres à même de contribuer à créer une stimulation économique importantes pas uniquement pour les artistes, les musiciens, les ingénieurs de son, les espaces où se produisent les artistes, mais aussi des éléments qui peuvent participer à la création d’une cohésion sociale, travailler sur le bien-être et le vivre-ensemble… Il y a des capitales, en Amérique latine par exemple, où il y a 400 spectacles par jour. Les gens ne peuvent pas passer leur vie à travailler et regarder la télévision…

Vous décelez cette sensibilité, cette conscience chez les décideurs de l'importance de travailler en profondeur pour consacrer la chose culturelle ?

Il commence à y avoir une sensibilité. Quand on voit comment Rabat commence à se développer avec pas mal de lieux où il y a des “lives”, on se dit qu'il commence à y avoir une vraie conscience de l’importance de la chose culturelle. De toute façon, si l’on veut développer une scène culturelle, les expressions culturelles, musicales au Maroc, il faut qu’il y ait une offre et une demande, des lieux de diffusion, il faut préparer les ingénieurs et les acteurs culturels de demain, il faut qu’on forme les artistes, qu’on les accompagne, qu’on leur donne des outils et des moyens pour s’exporter, pour qu’ils puissent avoir des fonds pour la mobilité, pour qu’ils aillent découvrir des territoires nouveaux, que ce soit en Amérique latine ou en Asie, en Europe ou même en Afrique. Et puis, il faut qu’il y ait une vraie vision, une stratégie, etc.
Pour l’instant, on ne peut pas dire qu’il y a une stratégie, parce que je pense qu’il faut d’abord que les pouvoirs publics dialoguent avec les acteurs de terrain, comme d’ailleurs dans d’autres départements. On ne peut pas mener une réflexion sur la santé sans les médecins, on ne peut pas mener une réflexion sur l’éducation sans les enseignants… Sauf qu’au niveau de la culture, on néglige souvent les acteurs culturels pour mener une stratégie.

Ne trouvez-vous pas qu’il y a un essoufflement de la scène culturelle marocaine actuellement, particulièrement au niveau de la musique ?

Comme dans d’autres sociétés, le Maroc connaît de temps à autre des mouvances. Il y avait dans les années 70 Nass El Ghiwan et tout le mouvement qu’il y avait autour à cette époque-là, notamment au sud où il y avait Izenzaren, ou les mouvances nées dans l’Oriental avec le rai . Après, il y a eu ce qu'on a appelé la “Nayda” avec la scène urbaine née avec le boulevard fin des années 90. Aujourd’hui, nous avons une mouvance beaucoup plus virtuelle. On n’a jamais écouté la musique autant qu’aujourd’hui, puisqu’il y a une vingtaine de radios qui diffusent la musique marocaine, sans parler d’Internet.
Donc, il y a une scène actuelle qui arrive à s’exporter au Moyen-Orient et sur d’autres territoires. C’est une scène à prendre au sérieux, même si elle n’arrive pas à trouver “des espaces permanents et ritualisés”, si je peux emprunter cette expression à mon ami Driss Ksikes. Mais aussi, il faut qu’on fasse attention à la protection des expressions régionales parce qu’il y a des expressions qui sont tellement riches. Il ne faut pas qu’on tombe dans une certaine glocalisation, n’avoir que quelques têtes d’affiche qui s’accaparent l’espace médiatique.
Donc, il faut réfléchir à protéger les expressions régionales, que ce soit les Rouaiss, que ce soient les artistes de l'Aita, les artistes sahraouis, les artistes du Moyen-Atlas... Il faut que ces expressions régionales puissent aussi occuper l’espace médiatique et aussi les accompagner pour développer leur scène et leur qualité artistique.

Protéger les expressions régionales, c’est dans ce sens que vous avez édité un travail sur l’Aita ? Quelle a été votre démarche ?

La démarche que nous avons voulu adopter à travers cette anthologie de l’Aita, c’est de contribuer à préserver ce patrimoine immatériel, enregistrer les derniers maîtres de ce répertoire, y compris ceux qui ont arrêté de chanter depuis 15 ans, voire depuis 20 ans pour certains. Et ils ont joué le jeu. Puis on a invité les artistes à travers tout le Maroc: “l’Aita Jeblia”, “l’Aita hasbaouiya”, la “Marsaouia”, celle de Zaïr, jusqu’à l'“Aita filalia”, la moins connue chez certains au Maroc.
D’ailleurs, cette anthologie a reçu un prix de Charles-Cros et je pars en décembre à Charjah récupérer un prix de bonne pratique pour la sauvegarde du patrimoine.
Cette anthologie de l'Aita, on l’a déposée à la fois dans les bibliothèques nationales, dans les institutions culturelles, dans les universités et tous les conservatoires du Maroc pour sensibiliser les jeunes et les moins jeunes. On l’a aussi déposée dans les bibliothèques internationales que ce soit à Washington ou à Sidney. Par exemple, on a payé près de 100.000 DH juste pour l’envoi de cette œuvre à Sidney, pour qu’elle soit accessible pour les étrangers curieux de connaître la culture marocaine. Nous voulons que ce travail soit accessible aux jeunes musiciens qui ont envie de s’en inspirer pour créer des choses nouvelles. Bientôt, cette anthologie sera en accès libre sur le net pour le grand public, et dès qu’on aura un peu de moyens, on va la rééditer aussi.
Par ailleurs, on est en train de préparer une nouvelle sur les Rouaiss, et je pense qu’elle va être prête début 2020.
L’idée, c’est à la fois de préserver, sauvegarder un patrimoine, le fixer sur un support parce qu’on a des artistes qui sont de magnifiques interprètes, mais qui n’ont jamais enregistré. Donc, on travaille dans un large faisceau, on essaie de ne rien négliger en ce qui concerne la musique en travaillant sur différents territoires du Maroc.
Ce travail de stimulation de la scène musicale, nous l'effectuons à la fois dans le cadre du label “Anya” et l’association Atlas Azawan qui prennent en charge ces anthologies, ou dans le cadre de Visa For Music où il est question de programmer des artistes du Maroc et de tout le continent.

Est-ce que ce patrimoine immatériel est suffisamment connu et valorisé ?

Le patrimoine immatériel marocain, c’est ce qui fait notre identité culturelle et notre richesse. Nous ne sommes pas un pays pétrolier, un pays d’industrie lourde, mais un pays riche par sa diversité, par son patrimoine immatériel, culturel, musical, culinaire, etc. Mais le plus important, c’est que les gens connaissent ce patrimoine, le reconnaissent.
Parfois, on passe à côté sans s’en apercevoir, il faut qu’on sensibilise nos enfants dans nos écoles privées et publiques pour qu’ils connaissent
ce patrimoine. Ce ne doit pas être une culture réservée exclusivement à certaines classes, les pauvres ou les riches, c’est une culture qui appartient à tous les Marocains. Il faut qu’on se réconcilie avec notre identité, indépendamment de notre aspiration à la modernité. Il faut qu’on connaisse notre patrimoine, qu’on le maîtrise pour s'en ressourcer et créer une nouvelle identité, de nouvelles esthétiques…
D’un côté, ce patrimoine n’est pas sacré; il faut donner aux jeunes la liberté de s’en inspirer pour créer quelque chose de nouveau.
En même temps, il faut qu’on respecte les anciens et qu’on les accompagne, notamment les femmes, pour qu’elles prennent la place qu’elles méritent dans les expressions musicales et artistiques du Royaume. L’objectif est de perpétuer cette très riche culture et la transmettre aux générations futures.

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