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Sidi Frej

Par Rachid Mamouni


Le décor était planté. Une salle comble et des chuchotements qui s’élevaient ici et là avant le début de la séance.
Six professeurs émérites, dont le président d’une chambre à la Cour de Cassation, s’apprêtaient à jauger et juger un des leurs, avant de lui accorder le titre de Docteur en droit privé. Le sujet semblait docte et trop pointu, voire inaccessible pour le commun des mortels. Les ambitions du Maroc pour un investissement productif dans les biens immobiliers Soulalyates (collectifs) et Habous (de main morte).
Le sujet est estampillé “brûlant”. Il a trait à deux chantiers royaux d’une importance capitale. La Réforme des terres soulalyates et celle de la gestion des biens Habous afin d’en faire des leviers de développement.
Une Lettre royale au ministre des Habous et des affaires islamiques et au président du Conseil supérieur du contrôle des finances des habous est venue clarifier l’enjeu que présente cet important patrimoine. L’objectif clairement énoncé dans la missive royale consiste à préserver les biens des habous publics, augmenter leur rentabilité et promouvoir leur contribution au développement durable du pays. Puis soudain, un souvenir remonte à la surface, au détour d’un éclaircissement apporté par le futur Docteur. Le Maristane Sidi Frej, construit au 13ème siècle par le sultan mérinide Abou Youssef Yaakoub à quelques mètres du Mausolée Moulay Idriss au cœur de la Médina de Fès.
Par-delà sa qualité de premier asile psychiatrique au monde, dédié à accueillir et soigner les aliénés et autres malades mentaux, cet hôpital, d’un genre inédit à l’époque, est un bien Habous. Une construction sur deux niveaux dans le pur style andalou dont la finalité ne peut être altérée par qui que ce soit, et quelles que soient les circonstances. Un bien de “main morte” qui ne peut être ni vendu, ni légué. Sa fonction doit rester la même telle que voulue par les initiateurs du projet, à travers les temps et les âges.
Les personnes vulnérables et fragilisées, parfois ignorées par leurs propres familles, pourront bénéficier du gîte et du couvert à Sidi Frej. Mieux encore, selon les chroniques de l’époque, les médecins, ramenés parfois d’Al Andalous, avaient adopté une approche originale pour traiter les pensionnaires de l’asile. La musique venait d’être inventée comme approche thérapeutique pour soigner les aliénés et les malades mentaux.
Sidi Frej restera dans les annales comme une image bienveillante du génie ancestral marocain qui s’est exprimé dans toute sa splendeur. Déclarer, au 13ème siècle, un bien Habous et y installer un hôpital psychiatrique relève tout simplement d’une hauteur de vue et d’un haut sens de la responsabilité d’un pouvoir vis-à-vis de ses citoyens avant même que les notions de l’État et du citoyen ne soient théorisées dans leur acception contemporaine.
Ce joyau architectural, adopté jadis comme modèle pour construire d’autres hôpitaux au Maroc et en Espagne, va connaître une seconde vie dans le cadre du programme de réhabilitation de la Médina de Fès.
La sauvegarde de ce site permettra aux générations montantes de revisiter un passé glorieux où le Wakf était un moyen de préserver la dignité des personnes vulnérables et participa de la grandeur de toute une Nation.