Soumaya Naaman Guessous: ‘‘Faire du confinement un moment de complicité’’

Par Meriem Rkiouak
 Soumaya Naaman Guessous, sociologue ©MAP
Soumaya Naaman Guessous, sociologue ©MAP
Bien géré, le confinement peut être un grand moment de complicité, de partage et de retrouvailles. Perçu comme un emprisonnement, il est source de tension. C’est au couple de prendre les choses en main pour en sortir plus fort, conseille la sociologue Mme Guessous

BAB: Une détérioration de la relation de couple peut être constatée en cette période de confinement. Est-ce que le confinement est un déclencheur ou bien ce n'est qu'un révélateur de dysfonctionnements sous-jacents ?

 

Soumaya Naaman Guessous: Le confinement, tombé comme un couperet sur les Marocains, a induit un changement brutal chez beaucoup de personnes et de couples. Le mode de vie et les comportements s'en sont trouvés profondément perturbés, leurs repères sont bouleversés… Du jour au lendemain, ils se sont retrouvés en quelque sorte condamnés à des semaines voire des mois de réclusion et devaient faire avec, se réorganiser et se débrouiller tout seuls. Cela les a mis dans une situation de vulnérabilité émotionnelle, d’autant plus qu’ils n’ont pas eu droit à une période d’adaptation ou de préparation ne serait-ce que psychologique.

Pour la femme qui gère ordinairement la majeure partie de l’espace du foyer, elle doit dorénavant composer avec l’existence d’un “intrus” qui n’est autre que le mari confiné et inoccupé. Elle va voir non sans désolation ses habitudes, son mode d’emploi et sa discipline à l’intérieur de la maison chamboulés par la présence de cet époux inquisiteur qui, n’ayant plus rien à faire dehors, commence à s’impliquer - ou fourrer son nez, c’est ainsi qu’elle l’appréhende- dans la vie domestique. Alors qu’il n’entrait que rarement à la cuisine, elle va l’avoir à ses trousses, soit pour mettre la main à la pâte soit pour “superviser” le travail fait. Même s’il le fait de bonne foi, pour la femme c’est un “colon” qui “viole” son espace vital et son implication est perçue comme une atteinte à son ego et à sa compétence. Elle se met donc sur la défensive pour protéger son territoire et l’homme, ne comprenant pas cette attitude hostile, va réagir d’une manière nerveuse et disproportionnée. L’hypersensibilité de chacun crée avec le temps comme une ambiance asphyxiante, une sorte de bombe à retardement qui risque à tout moment d’exploser et de faire exploser le couple.

Somme toute, il est naturel que cette situation inhabituelle de confinement crée de la confusion et de la tension. Maintenant, il incombe aux deux partenaires d’apprendre à gérer leurs émotions et d’adopter les bons réflexes et comportements pour sortir leur épingle du jeu.

 

En France, en Espagne et en Chine, on a rapporté une hausse de près de 30% des violences conjugales durant le confinement. La “culture” de la violence à l’égard des femmes ne serait donc pas l’apanage des sociétés dites patriarcales ?

 

La violence conjugale est un phénomène qui transcende les frontières géographiques et culturelles. Sauf que dans les pays occidentaux, la culture de l’égalité est plus ancrée que chez nous, les hommes aident plus dans les tâches domestiques, il y a moins de densité dans les foyers… Mais cela n’empêche que le phénomène est là. Si le nombre de femmes battues par leurs conjoints a augmenté dans ces pays en période de confinement, c’est parce que les couples, à travers le monde, sont devenus émotionnellement fragiles à cause de ce confinement subi qu’ils vivent comme un emprisonnement. Ajoutez à cela qu’en Occident, les femmes ont plus conscience de leurs droits et ne se laissent donc pas faire et elles sont plus nombreuses à se révolter et à dénoncer les abus. Par contre, les femmes vivant dans des sociétés traditionalistes ont les valeurs du sacrifice et de l’endurance, surtout s’il y a des enfants, beaucoup d’entre elles ne sont pas autonomes financièrement, d’autres redoutent le regard de la société, ce qui fait qu’elles passent sous silence les sévices qui leur sont infligés. 

 Soumaya Naaman Guessous, sociologue ©MAP
 Soumaya Naaman Guessous, sociologue ©MAP

 

A votre avis, le confinement conduira-t-il à une flambée des cas de divorce ? Comment un couple peut-il survivre à cette épreuve inédite ?

 

Concernant la première partie de la question, cela dépend des cas et du degré d’harmonie du couple avant le confinement. Si la relation est déjà tendue, cette tension va s’exacerber avec le confinement et va rester même après. Si la violence, tant verbale que physique, les injures, les gestes et les mots qui blessent deviennent le lot quotidien des deux conjoints, c’est normal qu’on va chercher à en finir une fois pour toutes le plus vite possible. 

Il faut que les deux partenaires prennent le temps de se remettre en question, qu’ils s’asseoient ensemble pour faire le bilan, se demander “pourquoi sommes-nous arrivés à ce stade” et réfléchir à des solutions. Ce qui importe, c’est de ne pas hâter les choses et de toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’une situation tout à fait exceptionnelle et éphémère, qu’ils ne sont pas condamnés à l’enfermement à perpétuité et que le retour à la normale va s’opérer petit à petit une fois la crise derrière eux. 

En temps normal, s’il y a des tensions, on arrive à les esquiver parce qu’on sort, on se distraie, on va visiter la famille… Bref, on a une vie sociale en dehors du domicile. 

Mais dans le présent cas d’espèce, les conjoints confinés sont l’un à côté de l’autre, de jour comme de nuit. Si une dispute éclate, plus de moyen d’évasion et ça repart de plus belle à chaque parole, geste ou prise de contact.

Le mieux serait donc de considérer cette expérience comme un test pour l’harmonie du couple qui doit faire preuve de tact et de solidarité pour le réussir. Les deux sont dans un bateau au milieu de l’océan et naviguent à vue, sans capitaine ni repères. C’est seulement en s’entraidant qu’ils pourraient arriver à bon port.

Y aura-t-il, au contraire, un Baby boom à l’issue de ce confinement ? 

 

Je ne le pense pas. Il est vrai que l’histoire nous apprend qu’à chaque fois qu’il y a une situation d’angoisse collective ou de crise économique, il y a une “explosion” de naissances juste après. Mais les temps ont changé. Aujourd’hui, il y a les moyens de contraception qui sont utilisés par les couples en confinement comme en dehors du confinement. Il y a aussi cette peur permanente de tomber malade, cette angoisse par rapport à l’avenir qui s’est installée avec la pandémie et qui ne va pas se dissiper de sitôt, les problèmes financiers que rencontrent les ménages à revenus limités… Tout cela fait que pour beaucoup de couples, ce n’est pas du tout le moment de penser à agrandir la famille. 

 

En général, comment le confinement impacte-t-il la sexualité du couple ?

 

Il faut d’abord savoir que l’homme et la femme ne sont pas égaux en matière de libido. L’homme est habituellement “plus porté sur la chose”. Ceci est d’autant plus vrai dans le contexte actuel où, étant enfermés toute la journée, coupés du monde, sans activité à l’extérieur, les hommes peuvent être plus demandeurs de l’activité sexuelle, sans que le désir soit forcément à la clé (pour tromper l’ennui, pour déstresser…). A cette sollicitation, la femme peut ne pas répondre présente, surtout quand elle est soumise à de fortes charges domestiques (entretenir la maison, préparer à manger à toute la famille, réviser avec les enfants…). 

La situation est plus compliquée chez les conjoints qui se partagent un espace exigü avec leur progéniture ou qui vivent sous le même toit avec un parent, un beau-frère ou une belle-soeur. La promiscuité peut briser leur intimité et rendre difficile le rapport sexuel. Au-demeurant, les couples qui avaient une vie sexuelle épanouie auparavant ne souffriraient pas d’une chute de libido durant le confinement.

Il importe aussi, pour entretenir la séduction, que les conjoints prennent soin d’eux et se fassent beaux l’un pour l’autre… Ce n’est pas parce qu’on est enfermés qu’on va s’oublier et se laisser aller !

 

Entre télétravail, tâches domestiques, suivi de la scolarité des enfants, courses à faire… Comment les conjoints peuvent-ils s’organiser et trouver du temps à eux ?

 

Je ne le dirai jamais assez: tout est une affaire de conscience. Si le couple est conscient du caractère exceptionnel de la phase actuelle, il arrivera à faire les bons compromis et à trouver les bonnes solutions pour s’en sortir et en sortir plus fort
même. 

Le mari, par exemple, va aider dans les travaux ménagers pour alléger la charge sur son épouse, et quand ils auront terminé, ils peuvent se retrouver, papoter et partager d’agréables moments.

Bref, si le couple, dans tout le sens du terme, existait avant la crise, -ce n’est pas parce qu’on est mariés qu’on forme un vrai couple-, chacun va trouver du réconfort auprès de l’autre. Ce ne sera pas, bien sûr, un long fleuve tranquille, des malentendus peuvent surgir de temps à autre, mais s’il y a une réelle prise de conscience et une véritable volonté de préserver son couple, les deux partenaires arriveront à voir le bout du tunnel. 

En dépit du manque de temps et d’espace, ils trouveront le moyen de créer un espace à eux où leur relation peut continuer à s’épanouir. Pour cela, il faut du dialogue, beaucoup de dialogue.

Qu’en est-il des couples qui vivent séparément ? Comment peuvent-ils vivre et faire vivre leur relation à distance ?

 

C’est effectivement une situation très difficile. Heureusement, Whatsapp, Skype et autres applications sont là pour maintenir le lien, ne serait-ce que virtuellement. Mais, ce qui est remarquable, c’est qu’en communiquant via ces outils technologiques, ces couples ne partagent la plupart du temps que des sentiments négatifs, des angoisses, des frustrations, des plaintes, des remontrances, des discours de victimisation… La situation est plus critique s’il y a des soucis financiers. 

Pas évident donc dans ces circonstances de maintenir une relation épanouie.Mais s’ils essaient de partager des choses positives et joyeuses, de se projeter dans l’avenir et de se donner courage en se disant que “ça va aller” avec un peu d’espoir et de patience, la distance ne sera plus un handicap et les retrouvailles, à l’issue du confinement, n’en seront que plus chaleureuses. 

 

En réaction à une situation conflictuelle, certains piquent une crise de nerfs. D’autres se replient sur eux et rentrent dans leur bulle en attendant que les choses s’arrangent. Est-ce une attitude normale ?

 

Non, ce n’est pas du tout normal, c’est égoiste. Le confinement pèse sur le mari comme sur la femme, tous les deux sont dans une situation de crise et doivent faire preuve de solidarité pour pouvoir la surmonter. S’enfermer dans un coin et laisser l’autre écumer de rage et se démener tout seul revient à fuir sa responsabilité, à être une source d’angoisse et de malaise au lieu d’oeuvrer au bien-être de son couple et de sa famille en cette période délicate. Et, au lieu d’être dans une dynamique de construction, on s’inscrit dans une dynamique de destruction et même d’auto-destruction, parce que l’isolement génère de la dépression. Pour moi c’est un comportement égoïste, irresponsable et lâche. 

 

Le confinement permettrait-il à d'autres de construire une relation plus fusionnelle ?

 

S’il y a cette prise de conscience dont je vous ai parlé, s’ils marquent un temps d’arrêt pour analyser ce qui se passe et aboutir à une vision commune, s’il y a un partage équitable des tâches domestiques pour que la femme ne soit pas surexploitée, s’ils continuent à se faire beaux l’un pour l’autre, ils mettront toutes les chances de leur côté pour vivre des moments de complicité et d’attachement qui briseront la monotonie et la morosité des journées de confinement. 

La proximité physique, plus grande dans ce contexte particulier, aide à développer l’affection. Le confinement offre au couple l’occasion de rattraper tout le temps perdu auparavant dehors, lorsqu’on est pris dans le tourbillon du train-train quotidien. Ils sont plus disponibles l’un pour l’autre. Appréhendé de la sorte, il devient une opportunité, une chance à saisir pour fortifier son ménage. 

 

Une trop grande proximité ne risque-t-elle pas de peser sur la vie commune, étant donné que c’est dans le manque que naît le désir ?

 

Proximité n’est pas synonyme de possessivité ou d’ingérence. Un couple ne tient que si l’homme et la femme ont chacun leur jardin secret, leur espace privé où ils peuvent se ressourcer d’un temps à l’autre pour revenir encore plus amoureux dans les bras du partenaire. 

Par ailleurs, vivre à deux sous le même toit ne veut pas dire qu’on va rester collés l’un à l’autre. Les conjoints vont vaquer à leurs occupations respectives, travailler à distance ou simplement lire. Le risque majeur de cette situation de confinement c’est de n’avoir plus d’intimité. 

 Soumaya Naaman Guessous, sociologue ©MAP
 Soumaya Naaman Guessous, sociologue ©MAP

 

Qu'en est-il de la promiscuité ? Quel impact sur l'intimité au sein du couple ? 

 

Mettez deux êtres qui s’aiment le plus au monde dans un 45 m², 24H/24 pendant quelques mois, et ils finiront peut-être par s’entretuer ! J’ai mené une enquête auprès d’un échantillon de familles nombreuses dont les membres se partagent un espace exigü. 

En interrogeant les personnes sondées sur ce qui leur fait le plus mal, savez-vous ce que la plupart ont répondu ? C’est le fait d’avoir à attendre leur tour devant les toilettes ! C’est pour vous dire la souffrance qu’endurent les couples du fait de la promiscuité qui ne leur laisse plus aucune intimité ni individualité.

Or, l’intimité, ce n’est pas toujours une question d’espace. On peut cohabiter à plusieurs dans un deux-pièces tout en gardant son indépendance comme on peut vivre à deux dans une villa spacieuse tout en se sentant étouffé. 

D’un point de vue pratique c’est plus facile quand il y a plus d’espace, mais ce n’est pas automatique. Tout est question de respect et d’entente.

Beaucoup de couples seraient tentés de dire, pour justifier leurs comportements excessifs, de jeter le blâme sur ce “maudit” confinement qui les a pris au dépourvu. 

C’est vrai que c’est une situation que nous n’avons pas choisie, mais nos réactions et nos comportements vis-à-vis de cette situation, c’est nous qui les choisissons. 

Il est à nous de prendre notre avenir en main et de trouver les solutions qu’il faut pour minimiser l’impact du confinement et le rendre plus vivable.