Sur les traces des ‘‘camions de l’horreur’’

Par Jalila Ajaja
L’organisation se concentrait sur le transport de réfugiés venant d’Asie, du Vietnam en particulier ©MAP/EPA
L’organisation se concentrait sur le transport de réfugiés venant d’Asie, du Vietnam en particulier ©MAP/EPA
Le Royaume-Uni et la France sont devenus des plaques tournantes d’un trafic rentable mais peu honorable. Le drame du “camion de la mort”, où des dizaines de clandestins vietnamiens ont trouvé une mort sordide, n’est que l’arbre qui cache une immense forêt.

L’AFFAIRE AVAIT CRÉÉ l’émoi en cette fin 2019. La découverte de 39 corps de migrants vietnamiens, 31 hommes et huit femmes, dont deux adolescents d’une quinzaine d’années, dans un camion frigorifique dans une zone industrielle à une trentaine de kilomètres de Londres, avait remis à l’ordre du jour la question du trafic d’êtres humains qui n’épargne aucune région, ni contrée de par le monde.

Les victimes originaires d'une région pauvre du centre du Vietnam, qui vit tant bien que mal de la pêche, de l'agriculture ou de l'industrie, étaient tombées entre les mains d’un réseau d’immigration clandestine bien ficelé, qui leur faisait promettre monts et merveilles en contrepartie de sommes d’argent exorbitantes.

L’affaire remonte au 23 octobre de l’année précédente, lorsque la police anglaise découvre un camion avec une remorque frigorifique, renfermant les corps de 39 personnes, dans une zone industrielle de l’Essex, à quelques kilomètres du port de Purfleet, sur la Tamise. Le conteneur était arrivé par ferry à ce port du sud-est de l’Angleterre, en provenance de Zeebruges, en Belgique.

Selon la presse d'outre-Manche qui cite les enquêteurs britanniques, la balise GPS de la remorque, louée en Irlande, renseigne que le véhicule serait passé par le nord de la France avant de rejoindre l'Angleterre. D’après le Guardian, la remorque a été louée auprès de l'entreprise Global Trailer Rental Europe, basée en Irlande. Après quelques allers et retours entre l’Irlande et l’Irlande du Nord, elle se serait ensuite dirigée vers le continent et, sa balise GPS indique des passages à Lille et Dunkerque, un site connu pour être un passage utilisé par les réseaux de trafic des migrants clandestins vers le Royaume-Uni.

Ce potentiel passage par la France a été confirmé par des informations de la BBC, qui rapporte que de nombreux proches des potentielles victimes ont reçu des messages depuis la France, prévenant d'un prochain voyage dans un camion.

Enquête de “Le Point“: le camion qui cache la flotte

Une piste corroborée également par le Magazine français Le Point selon lequel le drame du “camion de la mort”, s'est déroulé outre-Manche, mais puise son origine sur le territoire hexagonal, là où la grande majorité des victimes ont été acheminées, logées et transportées par un réseau criminel, contre des sommes exorbitantes.

Le 27 mai dernier, sept mois après les faits, vingt-six interpellations ont lieu simultanément en Europe, dont treize en France, annonce le parquet de Paris. Selon les informations du magazine français, plusieurs suspects interpellés en France faisaient l'objet d'une surveillance depuis l'été 2019, trois mois avant la catastrophe, dans le cadre d'enquêtes distinctes, menées par les limiers de l'Office central pour la répression de l'immigration irrégulière et de l'emploi d'étrangers sans titre (Ocriest).

Toujours d’après le magazine français, ce 22 octobre 2019, plusieurs chauffeurs ont rendez-vous avenue du GénéralPierre-Billotte, à proximité immédiate du lac de Créteil, dans le Val-de-Marne. “Il y a là une Mercedes Vito noire de neuf places conduite par Sergio, un Citroën Jumpy gris piloté par Aniss C. et une Toyota Prius noire au volant de laquelle prend place Mohamed A. À eux trois, une vingtaine de personnes peuvent être convoyées”. Selon Le Point, “le système est presque toujours le même. Le périple pour traverser la Manche coûte de 18.500 à 22.000 livres sterling. Environ la moitié est reversée aux chauffeurs de camion qui ferment les yeux - ou aident leurs passagers clandestins à embarquer- pendant les quelques dizaines de kilomètres qui séparent la France de l'Angleterre.

Une fois sur place, les passagers contactent leur famille restée au Vietnam pour débloquer les fonds, quand ce ne sont pas les organisateurs de la filière qui se rappellent à leur bon souvenir. Ce n'est que lorsque l'argent arrive à bon port que les passagers recouvrent leur liberté, ou du moins une liberté toute relative”. Nombreux parmi les clandestins qui vont être ensuite exploités, en Grande-Bretagne, dans des cultures illégales de cannabis ou des bars à ongles.

Les chauffeurs, le maillon faible de la chaîne

Quant aux chauffeurs de taxi, ils prennent entre 300 et 800 euros pour des courses au départ de la région parisienne, jusqu'à de petites zones industrielles de villes du nord de la France, Calais, Grande-Synthe, Armentières, ou encore Amiens, où les migrants sont censés embarquer dans des camions, croit savoir le magazine français. Selon Le Point, le 22 octobre 2019, les chauffeurs de taxi reçoivent pour mission d’acheminer les clandestins vietnamiens jusqu'à Bierne, à quelques kilomètres de Dunkerque. Le transport se déroule sans encombre particulier et les trois chauffeurs accomplissent leurs tâches et repartent.

Le lendemain, mercredi, la nouvelle tombe. Un conteneur a été découvert à une trentaine de kilomètres de Londres, au bord d'une route, avec, à l'intérieur, les corps de 39 migrants. L'Angleterre entière est sous le choc. L’affaire suscite un émoi international. Les articles de presse pleuvent. Les passeurs sont inquiets, tandis que le conducteur de camion et plusieurs autres personnes sont interpellés au RoyaumeUni, poursuit Le Point.

“Les autorités britanniques communiquent à leurs homologues français les numéros de téléphone des victimes, qui se mettent immédiatement au travail. En quelques heures, les limiers parisiens obtiennent les factures détaillées de leurs téléphones (fadettes) et procèdent à une géolocalisation de tous les portables ayant borné à proximité du lieu de dépose des migrants à Bierne. Le résultat tombe très rapidement et permet, par recoupement, d'isoler la ligne téléphonique de trois chauffeurs de taxi et de deux de leurs correspondants, des Vietnamiens, soupçonnés d'être les passeurs”, détaille le magazine.

Tous sont placés sur écoute, filochés et suivis dans le moindre de leurs déplacements. Le jour où l'affaire éclate dans la presse, Mohamed, un des chauffeurs de taxi surveillés, échange près de 400 SMS avec un des commanditaires présumés, Hoan Thê N, alias “Tony” qui sous le pseudonyme “Dong Doi”, invitait sur Facebook des candidats à l'exil vers la Grande-Bretagne à venir discuter en messagerie privée, indique le magazine.

Après les tergiversations, le dénouement

Mais, l'enquête va piétiner pendant des semaines. Les suspects se montrent particulièrement discrets depuis que leur business fait la une des journaux et échangent sur Viber, Messenger ou Zalo. Jamais, ou presque, par téléphone, souligne Le Point. “Pour autant, les enquêteurs ne se font pas beaucoup de soucis. À défaut de conversations, les policiers ont les images…”, affirme le magazine.

En effet, l’un des passeurs présumés, Van Man, alias “Hoang”, avait fait l'objet d'une filature par la police avant le drame du 22 octobre, dans le cadre d'une opération surnommée en interne “Hochimine”, qui visait à exercer une surveillance de plusieurs réseaux de passeurs vietnamiens en région parisienne.

D’après les informations du Point, six jours avant le drame, cet individu avait été photographié par la police, alors qu'il récupérait une cliente identifiée parmi les victimes du camion charnier. Les semaines passent et, en mars 2020, le confinement quasi généralisé en Europe empêche l'organisation de reprendre à régime plein ses activités.

N’empêche, les échanges reprennent, relate Le Point qui souligne que sur ordre des commanditaires anglais, qui donnent le tempo, les traversées reprennent, mais plus en conteneur. En raison du coronavirus, les transports vont se faire désormais en voiture ou dans la cabine des camions.

Selon Le Point, le réseau tentera de faire passer une cinquantaine de migrants, par groupes de deux ou trois. Mais, les chiffres sont certainement sous-estimés, affirme le magazine, car seuls ceux parmi les membres du réseau interpellés qui ont parlé au téléphone ont pu être retracés par la police française. Le 26 mai 2020, une opération d'envergure est enfin menée, et tous les suspects interpellés en même temps dès les premières lueurs du jour.

D’après le magazine, les enquêteurs de l'Office central pour la répression de l'immigration irrégulière et de l'emploi d'étrangers sans titre (Ocriest) ont pu établir que Sergio, l’un des conducteurs, pourrait avoir fait plus de 24 trajets pour l'organisation en un peu moins d'un an. Si les chauffeurs, bien qu'ils minimisent les faits, ont fini par reconnaître qu'ils avaient conscience de la clandestinité dans laquelle se trouvaient leurs clients, “Tony”, l’un des commanditaires présumés a tout nié en bloc, jurant qu'il n'avait rien à voir avec la filière d'immigration clandestine.