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Transport à Casablanca: Le langage gestuel des ‘‘taxis blancs’’

Par Mohamed Chennouni
Un usager qui fait le geste “ça ne va pas la tête” pour désigner la destination “Berrechid” ©MAP
Un usager qui fait le geste “ça ne va pas la tête” pour désigner la destination “Berrechid” ©MAP
A Casablanca, les grands taxis ne s'arrêtent pas pour se renseigner de la destination de chaque usager. Un langage gestuel a été développé au fil des années entre transporteurs et transportés pour faire l'économie du temps et de l'énergie. Et ça marche...

Héler un grand taxi en espérant que le chauffeur s`arrête pour vous écouter lui dire la destination est une pratique désormais révolue à Casablanca. Vous pouvez hurler fort le mot d'usage, “Taxi”, le conducteur ne réagit pas ou, dans le cas où il daignerait vous accorder un soupçon d`attention -sans jamais ralentir d'ailleurs-, il vous jette un regard distrait avec l`air de vous prendre pour quelqu'un qui vient de débarquer de la lune car, le taxi driver a désormais son propre langage gestuel, “développé sur le tas” au fil de la pratique du métier, pour communiquer avec sa clientèle. C`est comme le langage gestuel qu'utilisent les sourds-muets mais en plus rudimentaire, plus terre à terre. Et le client est désormais dans l'obligation de l'assimiler, s`il ne tient pas à faire le trajet à pied ou à chercher d'autres moyens de transport. D'un simple geste de la main, le client peut indiquer au chauffeur la direction qu'il entend prendre. Et c'est aussi d'un geste de la main que le chauffeur vous “dit” sa direction. “Le langage gestuel nous facilite le travail et nous fait gagner un temps précieux, d'autant plus que nous sommes tenus de présenter la recette le soir. C'est dire que le temps compte beaucoup pour nous. S'il fallait s'arrêter à chaque appel de clients, on n'en finirait jamais”, a confié à la MAP, Allal, chauffeur de taxi depuis plus de vingt ans. Au cours de la dernière décennies, les chauffeurs de “taxis blancs” et leurs clients ont adopté, petit à petit, ce langage gestuel qui leur permet d'échanger le message sans être obligé d'arrêter le véhicule pour rien. Tout le monde y trouve son compte: Le chauffeur ne perd pas de temps, le client ne dérange pas le taxi driver pour rien et “Mme Grande Vitesse”, qui règne en maîtresse absolue, en sort sans la moindre éraflure pour sa dignité.

A chaque destination, son geste !
Les points et itinéraires réclamés sont traduits en gestes, surtout de la main, mais il y a aussi d'autres signes en usage, comme le coup de phare pour attirer l'attention d'un client distrait ou éreinté au bout d'une longue journée de labeur. Pour aller de Kissariat Hay Mohammedi au centre ville, il suffit de prendre position au bord de la chaussée et faire un geste du pouce vers la gauche ou composer le chiffre “II” avec l'index et le majeur. Par association d'idée, le chauffeur comprend que c`est sur la “ligne 2” du bus que le client veut aller. Parmi les nombreux “taxis blancs” qui défilent, le chauffeur ayant une place disponible s'arrête et vous emmène. La langue, au sens propre du mot, dans ce cas, ne sert plus à rien. Et si, au même emplacement (Kissariat El Hay), l'usager fait de la main un geste vers la droite, cela veut dire qu'il entend aller à Sidi Bernoussi. Un peu plus loin, Bd Grande Ceinture, le même geste renvoi à Sidi Bernoussi quand il est fait à droite et à Ain Sebaa à gauche. “Sur la route de Médiouna (Bd Mohammed VI), lorsque vous voyez quelqu'un faire le geste de celui qui joue du violon à la façon Abdelaziz Stati, cela veut dire : direction Settat”, explique Hassan, un habitué de cet itinéraire, qui le fait au moins trois à quatre fois par semaine et dit préférer les grands taxis.

“Ca ne va pas la tête”
“Faites le geste: ‘ça ne va pas la tête’, et cela renvoie, par association d'idées, à Berrechid, en référence à l'hôpital psychiatrique de la ville”, indique un autre usager des grands taxis. Un anneau du pouce et de l'indexe vers le bas signifie que la destination est Saha (Sahat Sraghna) à Derb Soltane. La simulation, de la main, d'un décollage d'avion stoppera le taxi qui roule sur le bd Mohammed VI vers l'aéroport Mohammed V. Lorsque vous êtes sur Bd Ben Tachfine, vous mettez l'index et le majeur en épaulette et le chauffeur comprendra: Caserne Janker.
Sur le Bd Mohammed VI, l'index tourné vers le bas, comme pour signifier “ici”, veut dire que la destination est Charii Al Qods et si vous êtes de l'autre côté, le même geste signifie que votre destination est le Cinéma Atlas. “Cet homme que vous voyez entrain de faire le geste de qui baisse le rideau d'un garage, veut aller à l'ancienne gare routière, Garage Allal”, explique Saïd, un de ces jeunes chauffeurs de taxi qui ne s'arrête qu'aux gestes de la main. Dans la capitale économique, ce lot de signes, grossiers ou subtiles, est désormais au coeur de la culture du transport par grands taxis, ces véhicules vieux ou moins vieux, qui détiennent une bonne part dans le transport des Casablancais.

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