‘‘Un livre sur l’État, non sur le régime politique’’

Par Jalila Ajaja
Béatrice Hibou ©DR
Béatrice Hibou ©DR
Dans cet entretien accordé à BAB, les politologues Mme Hibou et M. Tozy reviennent sur les conclusions tirées de leur livre “Tisser le temps politique au Maroc”, leur approche, leur méthode ainsi que leurs projets de recherche futurs.

BAB: Pouvez-vous nous proposer une lecture simplifiée de votre récent ouvrage “Tisser le temps politique au Maroc”? 

Béatrice Hibou: Dans ce livre nous avons tout simplement eu envie de donner à voir les façons de gouverner, plurielles, et leurs transformations contemporaines, de proposer un éclairage différent de l’État au Maroc. Cette différence s’incarne d’abord dans la temporalité prise en compte: sans être un livre d’histoire et sans que nous soyons historiens, ce livre est pétri d’histoire et en fait un usage qui va au-delà du décoratif ou de l’instrumental. 

Mais cette démarche n’est pas spécifique au royaume chérifien. Elle a une dimension générale (donc comparative) évidente et c’est aussi l’une des ambitions de notre livre. Le recours à l’analyse de l’État et sa conceptualisation en termes d’enchevêtrement de temporalités permettent de penser des invisibilités. Ainsi en est-il, par exemple en France, de la discontinuité territoriale (l’Outre-Mer) ou du pluralisme juridique (en Alsace-Loraine pour le droit canon ou à Mayotte pour l’islam d’État) qui, dans l’idéologie jacobine de l’État-nation français, ne sont pensables qu’en termes d’anomalies ou d’exceptionnalités, mais qui expriment d’autres modalités d’exercice du pouvoir dès lors que des registres ou référentiels d’État alternatifs sont introduits. 

 

Quelle lecture propose cet ouvrage ?

Mohamed Tozy: Nous avons essayé de défendre l’idée que le Maroc est un État banal susceptible d’être connu à partir d’une combinaison des savoirs historiques et sociologiques. En suivant Weber, nous avons choisi de construire deux types idéaux, que nous avons appelé “Empire” et “État-nation” (ou “État impérial” et “État nation”), élaborations intellectuelles susceptibles de retracer deux façons différentes de comprendre les relations de pouvoir et les façons de gouverner. 

Nous avons construit l’Empire comme la combinaison de toute une série de “traits”: une absence de prétention à contrôler l’ensemble de la société et une propension à privilégier l’accommodement et l’adaptation; le refus d’associer systématiquement légitimité et détention du monopole du pouvoir, y compris celui de la violence dont l’usage est plus spectaculaire que systématique; une volonté de gouverner à moindre coût en multipliant les modalités d’intervention par truchement et intermédiation; un accommodement au pluralisme des régimes juridiques, des ethnies, nations et groupements religieux et à sa capacité de gestion des discontinuités, y compris territoriales et temporelles; un investissement massif dans la production et le contrôle d’une  information, sur les territoires proches comme  lointains, et un pari sur les personnes davantage que sur les institutions ou les structures. Pour le dire en une formule simple, ce type d’État cherche à gouverner en renonçant parfois à administrer. 

Béatrice Hibou: Quant à l’État-nation, il repose sur les principes d’unicité et de continuité, de volontarisme et de domestication, d’uniformisation et d’égalité abstraite, d’investissement dans l’information systématique et homogénéisante, en privilégiant les moyennes et la loi des grands nombres, et en valorisant l’action transformatrice.

Ces deux figures ne retracent pas la réalité de l’empire chérifien d’une part et celle de l'État post-colonial contemporain de l’autre. Ce sont deux facettes simultanées de l'État au Maroc, dans le passé comme dans le présent. Comprendre l'État à partir de ces deux figures nous permet de dépasser les analyses évolutionnistes qui voient dans l’État impérial une forme d’État en voie d’extinction, et dans l’État-nation la seule forme d’État moderne et contemporaine, qui, dans un pays comme le Maroc, aurait du mal à s’imposer. 

Cette construction nous permet de mettre au jour la diversité simultanée des rapports de pouvoir, des conceptions de l’autorité, de la souveraineté, de la responsabilité ou de la représentation, des modalités de l’action et du rôle de l’État ainsi que des façons de comprendre sa légitimité. 

 

Qu’apporte-il de nouveau à la nomenclature consacrée au Maroc, à la Monarchie et au système politique au Maroc? 

Il faut bien comprendre que ce livre n’est pas un livre sur la monarchie marocaine, ni sur une autre institution constitutionnelle.  Il rend compte de la compréhension que nous avons du politique: c’est un livre sur l’État, non un livre sur le régime politique car les concepts d’autoritarisme, de transition (démocratique), de restauration (autoritaire) sont des qualifications qui nous ont semblé insuffisamment pertinentes pour rendre compte de la complexité de la relation gouvernants-gouvernés. 

Béatrice Hibou: C’est un livre sur les acteurs du politique, non un livre sur les élites politiques ou les acteurs institutionnels. Nous étions l’un et l’autre irrités par la prégnance des simplismes dans la façon dont le Maroc est généralement abordé, dans les médias comme dans les textes plus érudits voire dans les travaux de recherche: une vision souvent culturaliste, manichéenne, normative aussi, de la part des étrangers autant que des “autochtones” eux-mêmes, qui aboutit à des idées reçues sur l’immobilisme d’un pays aux traditions érigées en idéologie et incapable de sortir de son autoritarisme pour ainsi dire ancestral. Dans ce contexte, notre projet a précisément consisté à prendre le contrepied de ces récits, de trois manières au moins. 

D’abord, nous avons voulu échapper à l’essentialisation du Maroc comme État musulman en l’analysant en dehors de l’islam, du tribalisme, du patriarcat, du Makhzen ou des relations maîtres-disciples, et en le considérant tout simplement comme un État comme un autre. Nous avons, ensuite, pris au sérieux l’idée de l’existence de changements, sans intégrer ces derniers dans une théorie de la transition ni présumer de leur orientation et de leur sens. Enfin, nous nous sommes distanciés des analyses transitologiques en raisonnant en dehors du concept d’autoritarisme – sans pour autant nier les dimensions autoritaires du pouvoir ni négliger les dynamiques venues du bas ou les modalités plus ou moins institutionnalisées de recherche de compromis.

 

Qu’est-ce qui fait l’originalité de votre lecture du Maroc ?

Mohamed Tozy: L’un des constats à l’origine de notre recherche est que les configurations gouvernementales qui font la spécificité du néolibéralisme ne sont pas perçues, au Maroc, comme des ruptures qui remettraient en cause les traditions gouvernementales, les conceptions de l’action publique ou de l’intérêt général, l’imaginaire de l’État. Au contraire, et à la différence d’autres pays sur lesquels nous avions auparavant travaillé, comme la Tunisie, les ingénieries, mais aussi les dispositifs plus diffus, voire les pratiques néolibérales y sont vécus comme quelque chose de familier, de l’ordre du “déjà vu”, du commun ou banal. Il en va ainsi de la délégation, de la démultiplication des lieux d’exercice du pouvoir, de la multiplicité des médiations et des truchements par lesquels s’exerce la domination, ou encore du gouvernement par les conseils ou d’une conception du pouvoir au moindre coût. C’est ce qui explique les processus de naturalisation que laissent percevoir aussi bien les entretiens avec les grands commis de l’État que l’observation des pratiques quotidiennes: toutes ces techniques, tous ces procédés qui, ailleurs, apparaissent comme les symboles d’une nouvelle ère, pour la plupart d’entre eux s’intègrent admirablement dans l’imaginaire étatique marocain, au point qu’ils ne sont pas identifiés comme relevant d’une conception politique particulière, mais comme de nouvelles réinventions de la tradition. Ils vont de soi, et ne sont pas interrogés.

Pour le comprendre, nous avons mobilisé le concept d’imaginaire, qui constitue l’une des clefs de notre compréhension du fonctionnement de l’Etat et de la société marocaine. L’usage du concept d’imaginaire nous a aidé à penser le fonctionnement simultané de ces deux registres qui nous avons nommés Empire et Etat-nation. L’imaginaire n’est pas un ensemble de représentations partagées mais différenciées : nous ne sommes pas en présence d’un imaginaire impérial et d’un imaginaire stato-national qui, selon les circonstances, cohabiteraient de façon plus ou moins harmonieuse ou conflictuelle. L’imaginaire est un univers mental qui fait lien et qui permet d’associer des logiques et des rationalités différentes, des processus de légitimation aussi divers qu’incompatibles. 

En bref, ce que nous avons voulu montrer, c’est que la trajectoire de l’Etat au Maroc était mieux appréhendée si, en recourant au concept d’imaginaire, nous intégrions dans son analyse la trame de sens et les représentations qui se rapportent à des temps hétérogènes et parfois très lointains. 

 

Ce nouvel ouvrage pourra-t-il aider à comprendre avec discernement et profondeur les caractéristiques propres au régime marocain (Makhzen)? Des caractéristiques complexes et impénétrables souvent difficilement comprises y compris pour les initiés ? 

Béatrice Hibou: Nous, dans ce livre, nous ne savons pas ce qu’est le makhzen ! Il faut faire attention à l’usage de ce concept fourre-tout qui fonctionne comme un écran et qui empêche précisément de travailler sur la réalité et les transformations des relations de domination. D’ailleurs ses usages au sein de la société marocaine sont si multiples qu’ils finissent par brouiller ce qu’on entend par là. Car le makhzen, cela peut être l’autorité illégitime, cachée, sorte d’Etat profond comme certains disent ; mais cela peut être également la seule autorité efficace comme beaucoup le pensent. Plus intéressant encore, le makhzen, c’est encore un mode de vie, un parti-pris culinaire, des savoir-faire… 

Cette multiplicité du visage du “makhzen” nous a invités à travailler sur son utilisation comme écran qui empêche de penser. Nous nous sommes plus intéressés aux formes de dominations considérées comme subalternes ou marginales. Nous avons préféré les figures subalternes de l’autorité matérielle et symbolique. Le “Moqaddem”, le “Aadoul”, le “Taleb” et le “Naïb” des terres collectives ont été pour nous les principaux vecteurs de la domination plus que le gouverneur, le cadi ou l’ouléma.

 

Votre ouvrage propose une lecture originale des modes de gouvernance au Maroc, rompant avec les analyses classiques opposant Etat-nation et logique impériale. Selon vous, ces deux modes coexistent encore, entrent parfois en contradiction, mais sont les deux faces d’une même pièce. Comment cela ? Et où se manifeste cette coexistence ? 

Mohamed Tozy: Il ne s’agit pas pour nous vraiment de coexistence de deux modes de gouvernement distincts. C’est un biais de lecture que subissent particulièrement les sociétés arabo-musulmanes et qui repose sur le dualisme. Nous ne disons pas qu’il y a un mode de gouvernement impérial qui serait tendanciellement autoritaire et un mode stato-national qui seul aurait un potentiel démocratique – et qui aurait du mal à s’imposer. Il n’y a pas de société sans domination, pays autoritaires et pays démocratiques pareillement, ce sont les formes de la domination qui changent. 

Et le cas marocain est intéressant par sa trajectoire historique qui met en lumière une diversité de pratiques et de compréhensions qui sont habituellement présentées comme distinctes mais qui ne le sont pas. Comme dit plus haut, il n’y a pas pour nous un imaginaire impérial et un imaginaire stato-national qui s’affronteraient. Ce que nous disons, c’est qu’il y a en permanence une diversité de registres en jeu, et qu’on ne peut comprendre les relations politiques et sociales qu’en prenant en compte ces différents registres. Pour être plus concret, nous ne pensons pas qu’il existe une frontière entre progressistes (qui se référeraient à l’Etat-nation) et des conservateurs (dont le référent serait l’Empire). 

Nous montrons au contraire que souvent les progressistes sont portés par des valeurs issues d’un répertoire impérial du politique, mais aussi que les progressistes ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Et inversement bien sûr. La compréhension qu’ont les acteurs du contenu de la monarchie parlementaire est immergée dans cet imaginaire qui articule les deux registres. La tension est une possibilité, mais ce n’est pas la seule. 

Béatrice Hibou: Il peut y avoir convergence, affinité, formes d’hybridation des propositions. Le succès que connaît actuellement la cooptation dans notre système politique et ce, à tous les niveaux, alors même que les élections sont de plus en plus crédibles ne peut se comprendre que si l’on convoque cette approche.

 

La notion du “Temps” est omniprésente dans votre ouvrage. Pouvez-vous nous en dire plus? Est-elle d'un grand apport pour comprendre la trajectoire politique au Maroc?

Mohamed Tozy: L’un des objectifs de ce livre est de comprendre les transformations de l’État et de l’art de gouverner, de montrer les changements fondamentaux que connaissent la société et le pouvoir au Maroc. Mais cela veut dire que ces transformations profondes ne peuvent se comprendre qu’en tenant compte des compréhensions et des savoir-faire issus de l’histoire, et donc de différentes temporalités.

Le temps tissé n’est pas seulement un artifice littéraire. Cette expression entend restituer le fait que la pluralité des répertoires de représentation, de mise en scène, d’action, de rationalité, de compréhension… que nous mettons en évidence en décrivant le plus finement possible des pratiques gouvernementales et des technologies de pouvoir se réfère à différentes durées, et parfois même à un temps extrêmement long. En restant dans notre conceptualisation wébérienne, on peut tenter de l’expliciter en convoquant la notion de übergreifend (débordement, chevauchement) qui nous permet de comprendre que la temporalité ne renvoie pas à un temps passé mais au contraire à l’inscription dans le présent de logiques sociales qui, bien que distinctes, peuvent s’interpénétrer et donner lieu à réinterprétation mutuelle engendrant de nouveaux registres de sens. C’est la démonstration centrale de notre livre: l’État, ses modes de gouvernement, ses ingénieries, son imaginaire ne peuvent se comprendre qu’un prenant en compte ce travail d’imbrication, de superposition, de croisement de durées différentes. Le registre impérial n’est pas un registre passé, il ne renvoie pas à la période précoloniale, à l’empire chérifien ; il est présent aujourd’hui, au cœur de l’État moderne, même si sa cohabitation avec le registre stato-national lui donne une nouvelle signification. La pandémie actuelle, par exemple, nous a donné raison quant à l’importance de ces personnages subalternes, souvent considérés avec mépris comme des traces d’un temps révolu. Le moqaddem, auquel nous avons consacré un long développement, s’est trouvé au centre du dispositif de gestion de crise. C’est à lui que l’on s’adresse pour bénéficier d’une autorisation de circulation, quelle que soit sa position sociale; c’est encore lui qui est en première ligne pour identifier les clusters et faire respecter les quarantaines.

 

L’écriture à deux a-t-elle été aisée ? 

Béatrice Hibou: Il n’y a pas eu un regard oriental et un regard occidental. Mais une construction originale à partir de deux personnalités très différentes mais complices et partageant les mêmes valeurs. Faire un livre à deux n’est pas faire un livre seul : cela paraît une tautologie mais c’est un véritable parti-pris, un choix très conscient, nourri d’une ambition épistémologique. En permanence préparer et sortir du “terrain”, le commenter et l’interpréter, proposer mutuellement de nouvelles problématisations, discuter le choix des concepts mobilisés, lire ensemble des textes importants pour notre réflexion… tout cela a modelé en profondeur notre travail intellectuel qui explique que cette production à deux est profondément originale par rapport à nos travaux antérieurs respectifs. Mener cette recherche à deux a permis d’entretenir la vigilance, et de neutraliser à la fois l’effet de naïveté, dû à l’extériorité et à la distance, ou l’effet de la fausse évidence et de l’intelligence, effets pervers de la familiarité. Nous n’avons donc pas seulement partagé le terrain. A l’image de nos figures de l’empire et de l’Etat-nation qui s’entremêlent pour former une nouvelle configuration étatique, l’ambition de ce travail a été de créer quelque chose de nouveau du croisement de deux trajectoires intellectuelles, très différentes tant par nos formations que par nos socialisations et nos expériences antérieures.

 

Quels sont vos projets futurs? 

 

Élargir notre champ de comparaison et faire le même travail sur des pays de la rive Nord de la Méditerranée, probablement la France.