Un pro des infusions sème la confusion

Par Meriem Rkiouak
Mohamed El Faid Diététicien-nutritionniste ©DR
Mohamed El Faid Diététicien-nutritionniste ©DR
Diététicien, nutritionniste, expert en sciences de l’alimentation, enseignant-chercheur… Il est si difficile de coller une étiquette à Mohamed El Faid, connu mais pas reconnu par tous les Marocains. Après s’être éloigné un certain temps des projecteurs, l’homme a fait un retentissant comeback à l’occasion de la pandémie du coronavirus, en distribuant généreusement consignes et critiques.

Parmi toutes les personnalités publiques sous les feux de la rampe en ces temps de coronavirus, son nom est peut-être le plus cité, ses vidéos les plus partagées et ses “sorties” jettent à chaque fois un pavé dans la mare. 

Il a suffi d’une vidéo, publiée sur sa chaîne officielle Youtube au tout début de la pandémie au Maroc, pour que le nom de l’inclassable Mohamed El Faid revienne en force au-devant du débat public.

Dans ce fameux enregisrement d’une vingtaine de minutes, visualisé des millions de fois depuis, le docteur soixantenaire, costume sombre et cravate assortie, une bibliothèque domestique en toile de fond, affiche la mine des grands jours en s’adressant aux “Marocains”, affirmant qu’ils peuvent compter sur son “soutien” pour traverser sereinement cette épreuve. 

Après cette douce entrée en matière, il se lance dans une longue et virulente diatribe contre la médecine moderne, le corps médical et les médias qui, au lieu d’être au service des citoyens, “ne songent qu’à servir leurs proches”. 

Il n’en a pas fallu plus pour que les réseaux sociaux s’embrasent. Chez les professionnels de santé, les premiers visés par les propos de l’ex-enseignant-chercheur à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II (IAV), c’est une levée de boucliers. Populisme, ignorance, charlatanisme… Ces derniers n’ont pas fait, non plus, dans la dentelle pour contre-attaquer leur camarade d’hier et leur paria d’aujourd’hui.

Pro ou anti-El Faid, la guerre des pétitions

Au-delà de la communauté médicale et scientifique, la polémique a gagné toute la toile et divisé les internautes en deux clans: ceux qui mettent El Faid sur la sellette et ceux qui le mettent sur un piédestal. Depuis, et au fil des vidéos postées par le professeur controversé (il en diffuse presque tous les jours en trois langues), Facebook, Youtube et Twitter sont le théâtre d’une bataille acharnée entre les pro et les anti-El Faid. Dans cette nouvelle passe d’armes d’une violence inédite, beaucoup ne s’illustrent pas par leur civisme. Accusations et jugements de valeur à l’emporte-pièce, calomnies et diffamations en veux-tu en-voilà submergent les publications et les commentaires des uns et des autres. 

La partie s’est corsée avec le lancement, sur un site dédié, d’une pétition contre l’expert controversé, l’accusant, entre autres, d’“usurpation de la fonction de médecin” en dispensant des “conseils insensés relatifs à l’automédication par les herbes à la place des médicaments”.

Les fans de celui-ci n’ont pas tardé à réagir à ce qu’ils considèrent comme une “campagne de dénigrement” en lançant leur propre pétition de soutien à leur “idole” qui serait en passe de franchir la barre des 100.000 signatures. Depuis, c’est devenu le “challenge” du moment sur les réseaux sociaux: qui, entre les partisans et les détracteurs, parviendra à réunir le plus de signatures. 

Il faut dire que l’animosité entre les deux camps ne date pas d’hier. Depuis quelques années, le célèbre nutritionniste s’est mis à dos le corps médical et paramédical à coups de discours décrédibilisant son travail et l’accusant de cupidité, de laicisme et de manque de patriotisme. 

Si les récentes sorties du professeur contesté ont provoqué un tel tollé aujourd’hui, c’est parce que la conjoncture actuelle ne tolère plus aucune surenchère ni instrumentalisation, souligne, dans une déclaration à BAB, Dr Sanaa Smaal qui a intenté en avril dernier une poursuite judiciaire contre le nutritionniste. “Alors que les médecins et les pharmaciens sont aux avant-postes de la lutte contre la pandémie, M. El Faid et son cercle d’adeptes les accusent de tous les maux et propagent des discours haineux contre eux”.

Une “El Faid mania” qui fait des “victimes”

Plus grave encore, selon cette médecin généraliste à Oujda, “son plaidoyer en faveur de l’automédication par les herbes et ses propos incitant les personnes atteintes de diabète à faire systématiquement le Ramadan peuvent mettre en danger la santé et la vie des personnes qui suivent aveuglément ses soi-disant conseils”. 

Pour corroborer ses propos, la praticienne évoque le cas, très relayé par les médias et les réseaux sociaux, d’un chef de famille atteint de coronavirus qui a rendu l’âme dans un hôpital de Tétouan, où il a été admis dans un état critique après avoir refusé de se soigner en se contentant des jours durant de remèdes traditionnels. En faisant l’apologie de l’automédication, El Faid s’est rendu indirectement coupable de cet incident regrettable qui, selon elle, n’est pas unique en son genre. 

A en croire la praticienne, les “victimes” de cette “El Faid mania” sur le terrain sont nombreux. “Il m’est arrivé de recevoir des patients atteints de maladies chroniques dont l’état de santé s’est détérioré suite à un abandon du traitement, des diabétiques qui souffrent de complications parce qu’ils ont jeûné alors qu’il leur a été vivement déconseillé de le faire, voire des femmes enceintes qui font de fausses couches en consommant des herbes et des tisanes recommandées par El Faid”.

Le même constat est fait par Dr Aymane Alghazi Elharras, médecin au Croissant-Rouge à Tétouan qui s’est attiré les foudres de la communauté des fans d’El Faid en pointant du doigt, sur sa page Facebook, la responsabilité de ce dernier dans le décès du chef de famille précité. 

Depuis un certain temps, moi et mes collègues constatons une hausse des consultations pour complications dues à l’interruption des traitements prescrits contre des maladies comme le diabète, la tension artérielle, l’anémie, etc. Au début, nous avons cru à des cas individuels avant de réaliser, suite à des échanges via un groupe Facebook avec des médecins confrontés à la même situation, qu’il s’agissait bel et bien d’une tendance encouragée par les posts et vidéos de certains pseudo-thérapeutes qui appellent les gens à jeter dans la poubelle les ordonnances et les analyses médicales”, rapporte le jeune médecin qui relève un vide réglementaire en ce qui concerne l’exercice de ce qui est appelé la “médecine alternative”.

Pour Sanaa Smaal, “le moment est venu pour qu’El Faid rende compte de ses méfaits”. “C’est la raison pour laquelle j’ai pris l’initiative de porter plainte contre lui en mon nom propre, ce qui m’a valu de violentes attaques verbales de la part de son armée de sympathisants qui s’en sont pris à ma personne et à ma famille”, poursuit-elle.

“Le minaret est tombé, pendons El Faid” !

“Le minaret est tombé, il faut pendre El Faid”, ironise un facebookien en commentant les appels à traduire en justice le docteur contesté, qui se sont multipliés sur les réseaux sociaux. 

En effet, sans être forcément friands de la personne ou de la méthode d’El Faid, certains trouvent “tirée par les cheveux” la liaison faite entre les vidéos du spécialiste et les complications constatées chez les personnes atteintes de maladies chroniques. 

Le bonhomme n’est ni le premier ni le dernier à chanter les louanges du thym, de la cannelle, des clous de girofle. Je ne comprends pas cet acharnement contre lui alors que l’Internet et les médias regorgent de spécialistes qui promeuvent la médecine alternative à longueur d’année”, s’étonne Mohamed Benata, militant écologiste et ancien collègue d’El Faid à l’IAV Hassan II de Rabat.

Et puis, la formation scientifique et le riche parcours académique et pratique du docteur El Faid lui donnent toute la légitimité pour parler immunité, nutrition et médecine préventive. Contrairement à certains imposteurs qui vendent des chimères aux gens ou font de la publicité pour le compte de certaines firmes pharmaceutiques, ses recettes sont bien-fondées, bio, saines et bon marché. Rien de cela ne doit offusquer personne, sinon bien évidemment certains lobbys industriels connus dont les intérêts sont menacés par les messages véhiculés par le docteur”, tranche M. Benata, en concluant que “malheureusement, nul n’est prophète en son pays et l’éminent professeur français Didier Raoult en sait quelque chose”.

En effet, le CV de l’homme, consultable sur sa page Facebook officielle, affiche un parcours des plus brillants: un doctorat en France en biotechnologie alimentaire, un doctorat d’Etat au Maroc en transformation des produits agricoles, une longue carrière de professeur-chercheur à l’IAV Hassan II, deux prix nationaux d’innovation et de génie environnemental et une centaine de travaux de recherche en arabe, français, anglais et espagnol, langues qu’il maîtrise à l’écrit comme à l’oral. Le docteur aurait même développé sa propre théorie en matière de prévention des maladies par l’alimentation saine. 

Nul ne peut contester l’expertise d’El Faid dans ses domaines de spécialité, à savoir la nutrition, la diététique, la microbiologie et la transformation alimentaires. Mais personne n’a la science infuse. De là à s’improviser médecin et Fkih, à prétendre détenir un remède 100% efficace contre le Covid-19 et à remonter les gens contre les médecins, les vrais, en jouant de leur sentiment religieux, il y a plusieurs pas que Si El Faid franchit allègrement”, martèle Dr Smaal. 

Génie ou imposteur, médecin ou charlatan, dévot ou faux-dévot… La personnalité et les prises de position de Mohamed El Faid suscitent tour à tour admiration, indignation et sarcasme, mais ne laissent jamais indifférent. Chacune de ses apparitions est scrutée, largement relayée et abondamment commentée. En attestent le million d’abonnés à sa page Facebook et à sa chaîne Youtube et les millions de vues que cumulent ses vidéos depuis le début de la pandémie. Qu’on soit pour ou contre, El Faid est un phénomène viral du temps du coronavirus. 

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