Une industrie en herbe

Par Morad Khanchouli
L'ANPMA a pour missions la recherche scientifique, l’innovation et le développement dans le domaine des plantes médicinales  et aromatiques ©MAP/Abdelhak Fattoumi
L'ANPMA a pour missions la recherche scientifique, l’innovation et le développement dans le domaine des plantes médicinales et aromatiques ©MAP/Abdelhak Fattoumi
Dans l’arrière-pays de Taounate, la filière des plantes médicinales et aromatiques est promise à un avenir florissant. Par les soins d’une agence nationale dédiée, ce segment à fort potentiel d’export est plus organisé et mieux valorisé. Recherche scientifique, expertise, formation et partenariat sont les principaux axes de la stratégie de l’Agence pour mettre cette activité prometteuse sur les bons rails.

C’est un travail de fourmi qui est en train d’être opéré au pied du pays montagneux de Taounate. Rigueur scientifique, minutie, passion et patience semblent guider au quotidien l’action de l’Agence nationale des plantes médicinales et aromatiques (ANPMA), un jeune établissement public, qui quoique loin des projecteurs des grandes métropoles, mène un véritable travail de fond.
L’activité de l’agence est en effet centrale pour ce secteur très prometteur au Maroc, qui exporte 50.000 tonnes d’herbes chaque année. Ses responsables estiment que l’avenir des plantes aromatiques et médicinales se prépare bel et bien à l’ANPMA, en ce sens que la création de la valeur ajoutée reste le talon d’Achille de la filière.

Première mission: Défricher le terrain

Ses circonstances de création n’étaient pourtant pas optimales. L’agence, qui venait remplacer en 2015 l’Institut national des plantes médicinales et aromatiques, a hérité d’une situation “assez compliquée’’.  L’Institut présentait de nombreuses défaillances, notamment en termes de faiblesse des moyens financiers et des ressources humaines, outre l’inadéquation de son organisation en tant qu’établissement universitaire.
Dès les premiers jours, raconte son directeur, Abdelkhalek Farhat, “nous avons lancé l’assainissement des dossiers administratifs, juridiques et financiers de l’ex-institut, réparé tout le matériel scientifique et technique et organisé des rencontres pour sensibiliser nos partenaires sur les nouvelles missions de l’agence en tant qu’établissement public autonome’’. L’ANPMA, créée en vertu de la loi 111/12, a pour missions la recherche scientifique, l’innovation et le développement dans le domaine des PMA. Elle a aussi un autre rôle de coordination avec les différentes institutions concernées par ce secteur.
Établissement public doté de l’autonomie financière et de la personnalité morale, l’agence est placée sous la tutelle du ministère de l’éducation nationale, de la formation professionnelle, de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique.
Grâce à des investissements conséquents de plusieurs millions de DH, l’agence dispose aujourd’hui d’un jardin botanique de 7,5 ha où plus d’une centaine d’espèces sont plantées, de huit laboratoires de recherche (phytochimie, biochimie, biotechnologie, pharmacologie…) et d’un hall technologique équipé de quatre ateliers (séchage, distillation, formulation et extraction).

Une stratégie complémentaire qui porte ses fruits

Mais, selon son directeur, ingénieur agronome de formation, l’action la plus importante était l’élaboration d’une stratégie à moyen terme (2018-2022) articulée autour de quatre grands axes stratégiques: Recherche scientifique, expertise, formation et partenariat.

Abdelkhalek Farhat, directeur de l'ANPMA, accordant un entretien  à BAB magazine ©MAP
Abdelkhalek Farhat, directeur de l'ANPMA, accordant un entretien  à BAB magazine ©MAP


En matière de recherche, le conseil scientifique de l’agence a été opérationnalisé, et quelque 70 thématiques de recherche sur des plantes rares et importantes pour le pays du point de vue économique ont été arrêtées.
“Nous travaillons cette année sur une trentaine de thématiques avec les chercheurs que nous avons recrutés’’, explique à BAB magazine le directeur de l’Agence nationale des plantes médicinales et
aromatiques.
L’agence mobilise également des étudiants de différentes universités. Elle accueille actuellement une vingtaine d’étudiants, ce qui correspond à sa capacité maximale. Ils sont logés dans une résidence de dix chambres doubles.
Toujours dans cet axe, un appel à projets autour des PMA avait été lancé en septembre 2018 conjointement par le ministère de tutelle, le Centre national pour la recherche scientifique et technique (CNRST) et l’ANPMA, dans le but de soutenir des projets de recherche proposés dans des domaines en lien avec la valorisation des PMA. Quatorze projets présentés par des chercheurs des universités Mohammed V de Rabat, Sidi Mohammed Ben Abdellah de Fès et Moulay Ismail de Meknès ont été retenus, avec un financement tripartite Ministère-ANPMA-
Université.
“Ce modèle de financement, le premier du genre à l'échelle nationale, est un modèle à suivre en matière de financement des recherches, notamment pour la recherche collaborative ou la recherche tournée vers l'innovation’’, souligne M. Farhat, qui assure que la recherche au sein de l’agence est aujourd’hui “très avancée’’.
Jeune établissement certes, l’agence semble toutefois avoir acquis de l’expertise en matière d’analyses chimiques, d’études et de prestations de services. Parmi ces derniers, elle procède, grâce à son jardin botanique et la serre qu’elle a installée, à la vente des plants certifiés bio par l’Union européenne. Toute une fierté pour le personnel de l’agence, en premier le jardinier rencontré sur place à chouchouter ses plantes !
Mieux encore, l’agence a déjà commencé à réaliser des analyses en faveur d’industriels. Des tarifs attractifs, surtout pour les organisations professionnelles agricoles, ont été fixés pour faire croître son attractivité.

Accréditation et formation pour valoriser la filière

L’Agence nationale des plantes médicinales et aromatiques fournit à cet égard une multitude de prestations de valorisation. Son hall technologique est composé de plusieurs unités techniques et scientifiques réparties sur trois catégories: Séchage à différentes techniques, extraction et distillation, conditionnement des PMA et leurs dérivés.
“Nous avons un éventail de treize analyses que nous essayons d’accréditer avec la norme ISO 17025’’, indique Mohamed Chtaiti, jeune ingénieur à l’ANPMA, relevant que la procédure d’accréditation est aujourd’hui dans une phase “avancée’’.
Une fois obtenue, l’accréditation aidera la clientèle de l’agence, surtout celle qui vise l’export, à avoir une valeur ajoutée pour ses produits, en ce sens qu’elle est synonyme d’une “meilleure reconnaissance à l’étranger’’.
À l’ANPMA, on mise aussi énormément sur la formation. Régulièrement, des membres de coopératives et des cadres de la chambre d’agriculture de Fès-Meknès suivent des formations en différentes thématiques: Phytothérapie, aromathérapie, huiles essentielles, cosmétologie naturelle, herbestorie, entre autres. Le public cible est très varié: Étudiants, coopératives agricoles, pharmaciens, industriels, cadres de différents établissements.
En matière de partenariat, le travail est tout aussi intense. L’agence a signé des contrats-programmes avec le CNRST, les départements de l’agriculture, de l’artisanat et de l’économie sociale.
“Nous allons enchaîner avec les eaux et forêts parce que 90% des PMA sont spontanées et poussent au niveau du domaine forestier’’, assure Farhat qui rappelle la signature d’autres contrats avec les départements de l’industrie et de la santé, mais aussi des conventions-cadres avec toutes les universités marocaines, lesquelles sont “en train d’être opérationnalisées’’.
“Nous recevons des étudiants de différentes universités qui sont impliqués dans nos recherches portant sur la valorisation des PAM du Maroc’’, soutient Ismail Azza, responsable du laboratoire de phytochimie de l’Agence nationale des plantes médicinales et aromatiques. Ses équipes travaillent sur les différents types d’extraction, l’évaluation des activités biologiques de ces plantes et la purification des molécules responsables de ces activités biologiques.
“Un important travail consiste à mener des cultures de PMA dans différentes conditions pour évaluer chacun des impacts sur leur composition chimique mais aussi sur leur activité biologique’’, explique à BAB le chercheur, en marge d’une démonstration où une même plante est exposée à différentes couleurs pour déterminer notamment l’impact sur sa croissance.

Des étudiants en visite à l'ANPMA ©MAP/Abdelhak Fattoumi
Des étudiants en visite à l'ANPMA ©MAP/Abdelhak Fattoumi

Les PMA, un réservoir du patrimoine génétique marocain

Plus concrètement encore, différents laboratoires travaillent sur les propriétés anticancéreuses des PMA ou encore leurs effets antidiabétiques.
L’un des objectifs de l’agence consiste en l’évaluation de l’état actuel des plantes médicinales et aromatiques pour déterminer les espèces les plus menacées de disparition.
Le but est de travailler sur leur préservation dans leur état naturel par multiplication, en vue de leur remise dans la nature. L’autre enjeu majeur a trait à la préservation du patrimoine génétique marocain des plantes médicinales et aromatiques. C’est en partie la mission du laboratoire phyto biotechnologie, dirigé par Goumi Younes.
“Notre laboratoire s’engage dans tout ce qui est biotechnologie, culture in vitro, biologie moléculaire’’, relève-t-il, expliquant que le travail porte sur la conservation du patrimoine génétique des plantes, la domestication et la multiplication. C’est-à-dire la préservation des plantes spontanées par la multiplication via le screening, le dépistage ou l’homogénéité génétique.
Pour le premier responsable de l’agence, le potentiel des plantes médicinales et aromatiques est énorme, mais requiert la conjugaison des actions de l’ensemble des acteurs du secteur, dont la chaîne de valeur est très complexe.
“Au lieu d’acheter de l’étranger des produits extraits de nos propres plantes à des prix exorbitants, changeons la donne et créons cette valeur ajoutée nous-mêmes’’, lance-t-il.

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