Uruguay: El Mate menacé par le Covid-19

Khalid Attoubata
Pour les Uruguayens, El Mate n’est pas fait pour être consommé individuellement ©DR
Pour les Uruguayens, El Mate n’est pas fait pour être consommé individuellement ©DR
El Mate et les Uruguayens sont inséparables. Cette boisson nationale ne quitte jamais les Uruguayens, de l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Sauf que le coronavirus est passé par là, et les habitudes de consommation de cette boisson vont inéluctablement changer.

Sur l'interminable corniche de La Rambla à Montevideo, en Uruguay, s’éparpille une foule de personnes de tous les âges, jusqu’à tard la nuit.
Qu’ils soient assis ou en marchant, la plupart d’entre eux tiennent sous le bras une thermos, une tasse en terre cuite (calebasse) et une paille de jus en métal (bombilla), qu’on dirait une célébration en masse. Il s’agit en fait d’El Mate, la boisson traditionnelle la plus populaire dans ce petit pays d'Amérique du Sud de quelque 3,5 millions d’habitants.
Les Uruguayens en boivent à volonté, à longueur de journée, dans leur lieu de travail, comme lors de leurs sorties et à la maison.

À la maison ou dehors, jamais sans El Mate !
Ici, la scène n'intrigue personne, excepté les étrangers. Les Uruguayens ne s'étonnent même pas lorsqu'ils voient un député prenant la boisson en pleine plénière. Or, même en dehors de l’Amérique du Sud, El Mate a des fans de renommée, comme l’ancien président américain Barack Obama ou l’international français Antoine Griezmann.
Pour les Uruguayens, El Mate n’est pas fait pour être consommé individuellement, c’est une boisson faite pour être partagée. Chose que l’on peut facilement s’en rendre compte dans les places publiques, où une seule paille, généralement en métal, suffit pour un groupe de trois personnes et plus. El Mate est un symbole pour l’Uruguay, une coutume profondément enracinée, car il fait partie du quotidien de tout un chacun, confie Paul Segovia, un jeune Uruguayen de 23 ans qui partageait El Mate avec ses amis sur la côte de Montevideo.
“Les Uruguayens croient même qu’ils risquent de passer une mauvaise journée s’ils ne prennent pas leur boisson le matin”, poursuit-il.
“Cette boisson fait partie du corps de tout Uruguayen. En sortant de la maison, il peut oublier d’emporter quoique ce soit, mais pas les composantes qui entrent dans la préparation d’El Mate”, souligne-t-il.
Appelé “Chimarrão” dans le sud du Brésil, El Mate, qui est pour les Uruguayens ce que le thé est pour les Marocains, serait une tradition héritée des Amérindiens Guaranis. Il est préparé en infusant des feuilles de la yerba (herbe) mate, une espèce amazonienne réputée pour stimuler le corps et la capacités de concentration.
El Mate, tout aussi populaire en Argentine, un peu moins au Chili, au Paraguay et au Brésil, ne cesse de gagner de nouveaux pays, notamment au Moyen-Orient, au Liban et en Syrie.

Un symbole du partage à l’épreuve du coronavirus
La yerba mate, qui contient des bases xanthiques: caféine, théobromine, théophylline, est produite à partir de la plante du même nom, après en avoir torréfié et pulvérisé les feuilles. Elle est ensuite infusée dans l'eau chaude, parfois froide dans d’autres pays comme le Paraguay.
La consommation en groupe d’El Mate remonte à la tradition des Gauchos, les gardiens de troupeaux, qui suivaient un rituel bien connu: assis en cercle, ils se passent la boisson de main en main dans le sens des aiguilles d'une montre, explique Sandra, une Uruguayenne de 53 ans approchée par BAB magazine.
“La culture d’El Mate est inculquée dès l’enfance, avant de devenir par la suite une composante essentielle des rencontres et des rassemblements familiaux ou amicaux”, ajoute-elle, insistant: “c’est quelque chose qui nous accompagne pendant toute notre vie”.

El Mate, un attachement dès le jeune âge
Selon Sandra, El Mate représente pour les Uruguayens le partage et la tradition. Anciennement, les gens ne prenaient la parole que lorsqu’il était leur tour de tenir El Mate, dit-elle, ajoutant: “on le boit tout le temps et ça ne nous affecte pas. Au contraire, ça hydrate et c’est plein de bienfaits pour la santé”.
L’attachement à El Mate commence dès le jeune âge, explique de son côté Ricardo, 59 ans, notant qu’il commence comme un jouet pour les enfants avant de devenir une nécessité de tous les
temps.
D’autre part, si la culture d’El Mate a résisté au fil des siècles pour devenir une composante essentielle de l’identité des Uruguayens, elle se trouve aujourd’hui à l’épreuve du risque de contamination au coronavirus.
Récemment, Luiz Henrique Mandetta, ministre de la Santé du Brésil, où plusieurs régions sont de grandes consommatrices de cette boisson, a appelé à davantage de précaution et à la consommation individuelle pour éviter la propagation du virus de Covid-19.
Le même appel a été lancé par plusieurs autres pays, dont l'Uruguay et l'Argentine qui ont enregistré de nombreux cas de contamination.
L'enjeu est donc de taille. Mais reste à savoir si les Uruguayens, et les Sud-américains en général, sont prêts à céder à la peur et faire fi de l’essence même d’El Mate, en ce qu’il est le symbole du partage et de la convivialité.