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Voitures écologiques au Maroc: Un marché à inventer

Par Meriem Rkiouak
Une voiture éléctrique présentée lors de la COP22 ©MAP
Une voiture éléctrique présentée lors de la COP22 ©MAP
Malgré quelques mesures incitatives, le marché de la voiture électrique au Maroc est encore au stade embryonnaire. Et pour cause, le consommateur marocain n’est pas prêt à changer ses bonnes vieilles habitudes. Pas plus de quelques centaines de véhicules sont vendus annuellement et seulement une cinquantaine de bornes de recharge sont disponibles dans tout le Royaume. Pour les experts, le développement des voitures vertes n’est qu’une question de temps.

Marrakech, novembre 2016, en pleine COP22 : A Bab Ighli, au cœur de la ville ocre, des voitures, des vélos, un bus, un train et même un pick-up, tous fonctionnant à l’énergie électrique, sont exhibés tour à tour, comme dans un défilé de mode, à l’occasion de la grand-messe mondiale de l’environnement. Les regards sont fiers, les voix vives et les discours, enthousiastes, ne tarissent pas d’éloges sur ces joyaux “verts” qui allient ergonomie et esthétique et prouvent que technologie, industrie et écologie peuvent faire bon ménage.
La COP22 fut une vitrine alléchante pour la mobilité verte, présentée comme une alternative écologique au mode de transport actuel qui est l’un des gros émetteurs de gaz à effet de serre, cette toxine responsable des changements climatiques. Mais, au-delà de l’euphorie générale suscitée par le sommet mondial du climat, les faits et les chiffres sont têtus: Le marché automobile “vert”, s’il existe, est encore à ses balbutiements au Maroc. Selon des estimations, le parc des voitures électriques compte à peine quelques centaines de véhicules commercialisés par deux ou trois concessionnaires, et seulement une cinquantaine de bornes de recharge sont disponibles, selon Said Mouline, directeur général de l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique (AMEE).
Pourquoi le concept de la mobilité verte, adopté avec plus ou moins de succès dans plusieurs pays du monde, n’a pas pris au Maroc? La réponse à cette question est des plus simples: Toute économie de marché repose sur la loi de l’offre et de la demande. Or, dans le cas du marché automobile vert, la demande en véhicules électriques et hybrides est minuscule voire quasi-inexistante en comparaison avec celle en voitures à motorisation thermique (essence ou diesel). Si le segment hybride/tout-électrique ne fait pas recette, c’est d’abord parce qu’il est au-dessus du pouvoir d’achat de la majorité des citoyens. Ayant à choisir entre un véhicule “propre” et robuste aux courbes élégantes, au confort maximal mais coûtant la bagatelle somme de 250.000 ou 300.000 DH, et un autre “classique”, polluant et moins “sexy” à 100.000 DH, un consommateur marocain ne se tracassera pas trop. Vraisemblablement, lorsqu’il s’agit de délier les cordons de sa bourse pour s’offrir une quatre-roues, l’argument écologique ne tient pas souvent la route.
Sur cette question de prix, M. Mouline tient à relativiser. “S’il est vrai que les voitures électriques et hybrides coûtent plus cher que celles classiques, il n’en demeure pas moins que leurs prix s’orientent à la baisse sur le marché mondial. Il ne faut pas aussi oublier qu’à long terme, une voiture électrique est plus rentable qu’une voiture essence ou diesel, parce qu’elle ne consomme pas de carburants et ne coûte pas cher en termes d’entretien”, fait-il observer dans un entretien à “BAB”.

Recharger les batteries, un casse-tête


Une fois la barrière du prix franchie et le “petit” bijou acquis, il faudra penser à le recharger. Un véritable casse-tête puisque les bornes de recharge se font encore rares dans les hôtels, les restaurants et les stations-services. Shell et Total furent les premiers opérateurs à proposer ce service. Début juillet 2018t, Total Maroc a annoncé à ses clients la mise à disposition de 15 nouvelles bornes de recharge pour véhicules électriques situées dans dix stations-service sur l’axe autoroutier Tanger-Agadir ainsi que dans les villes d’Agadir, Marrakech, Casablanca, Rabat et Tanger.
“Chaque borne permet la recharge simultanée de 1 à 2 véhicules avec des puissances de charge allant de 22 à 50kw”, avait indiqué le groupe dans un communiqué, ajoutant que “toutes les stations de recharge sont équipées d’une à trois prises qui permettent de récupérer une autonomie suffisante (jusqu’à 80% d’autonomie), en 30 minutes pour les bornes de 50 kW et en 1h30 minutes pour les bornes de 22 kW, selon le modèle de véhicule électrique”.
Bien qu’ils ne cessent de gagner en quantité et en performance, les dispositifs de recharge disponibles, avec tout l’arsenal logistique (entretien, assurance, service après-vente...), ne permettent pas l’éclosion, ni à court ni à moyen terme, d’un véritable marché automobile “écolo”. Dans cet état des choses, les véhicules électriques et hybrides ne risquent pas de “court-circuiter” les indétrônables essence et diesel, et le passage vers la mobilité verte, aussi nécessaire soit-il, n’est pas pour demain.

La mobilité durable à l’horizon 2030


Le gouvernement, qui a inscrit la mobilité durable parmi les priorités de la Stratégie nationale du développement durable 2030 adoptée en juin 2017, en est d’ailleurs conscient.
Lors d’une réunion ministérielle consacrée à l’examen du projet de promotion des “voitures vertes”, le 14 décembre 2018, le Chef du gouvernement, Saâd Dine El Otmani, a estimé que la promotion de la mobilité électrique “nécessite une étude minutieuse en concertation avec les différents départements ministériels concernés, comme elle est tributaire de programmes opérationnels et précis en vue de concrétiser ce projet sur des bases solides”.
Le chef de l’Exécutif a appelé à inscrire cette nouvelle orientation dans une vision déterminée, et ce “à la vitesse nécessaire à l’accompagnement des évolutions que connaissent les secteurs concernés”.
A son tour, M. Mouline insiste sur l’importance de ne pas précipiter les choses et de procéder “étape par étape”.
“Il est certain que le passage vers la mobilité verte ne se fera pas de sitôt”, concède-t-il. “Mais nous avons déjà pas mal d’acquis sur lesquels il faudra capitaliser, notamment une politique globale, des études, des recherches et des mesures incitatives. Ce qui importe à mon avis, c’est de ne pas brûler les étapes et d’y aller doucement et progressivement”, souligne-t-il.
C’est dans cette optique que des mesures fiscales incitatives en faveur des propriétaires des véhicules vertes ont été décidées au cours des dernières années, allant des baisses successives des droits de douane à l’exonération totale, annoncée récemment, de la taxe spéciale annuelle sur les véhicules (vignette). Un coup de pouce fiscal par lequel l’État souhaite encourager les Marocains à sauter le pas et “rompre la glace” avec ces engins si beaux, si “écologiquement corrects”, mais infortunés et mal-aimés !

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