Washington-Pékin: Hanoï pris entre deux feux

Par Mohammed Benmassaoud
Le président américain, Donald Trump, recevant le premier ministre vietnamien, Nguyen Xuan Phuc, le 31 mai 2017 à Washington ©MAP/EPA
Le président américain, Donald Trump, recevant le premier ministre vietnamien, Nguyen Xuan Phuc, le 31 mai 2017 à Washington ©MAP/EPA
Alors que les regards des places financières sont rivés sur les États-Unis et la Chine, un pays du sud-est de l'Asie subit en sourdine les ondes de choc. Entre le rush des investisseurs chinois qui sabotent les entreprises nationales et la menace d'une surtaxtation des produits vietnamiens brandie par Trump, le Vietnam ne sait pas où donner de la tête.

La guerre commerciale entre les deux poids lourds de l’économie mondiale, les Etats-Unis et la Chine, qui ne montre pas de signe d’apaisement même si les dirigeants des deux pays ont décrété une accalmie à l’issue du sommet du G20 d’Osaka, au Japon, ne laisse personne indifférent, notamment en Asie du Sud-Est où un pays comme le Vietnam se retrouve particulièrement exposé et directement impacté par cette guerre entre les deux titans de l’économie mondiale.
Le Vietnam, dont l’économie est réputée être la plus dynamique en Asie du Sud-Est et même au-delà par des observateurs et analystes indépendants relevant d’institutions internationales comme la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement, commence à subir les retombées du conflit commercial sino-américain qui met au défi son économie tournée essentiellement vers l’export.
Toutefois, ce conflit véhicule des opportunités pour ce pays d’Asie du Sud-Est qui a su maintenir un taux de croissance moyen de plus de 6% au cours de la dernière décennie.

Multinationales: C'est la saison des délocalisations au Vietnam !

Les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine ont mis en évidence le risque d’une concentration des bases de production dans un seul pays, déclenchant ainsi une réorganisation de la chaîne d'approvisionnement en poussant les grandes entreprises à délocaliser leur production vers l’Asie du Sud-Est, en particulier vers le Vietnam qui dispose de l’avantage de sa proximité avec le grand voisin chinois, sa position géographique au centre des pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) et une logistique déjà rodée à l’export intensif.
La proximité avec la Chine devrait permettre aux grandes entreprises de déplacer une partie de leur chaîne de production plus facilement au Vietnam tout en maintenant des liens étroits avec leurs bases en Chine.
Une tendance qui a déjà commencé avec de grands noms comme Sharp, Foxconn, l’assembleur de l’iPhone d’Apple, Nike et l'équipementier sportif Brooks Running, pour ne citer que ces noms, qui envisagent de délocaliser une partie de leur production vers le Vietnam pour contourner les tarifs douaniers imposés par Donald Trump à la Chine. Une aubaine pour ce pays qui va voir ses exportations monter en flèche, notamment vers le marché des Etats-Unis, une tendance déjà confortée par les chiffres qui montrent qu’au premier trimestre 2019 ces exportations vers le marché américain ont dépassé les 16 milliards de dollars, en hausse de 40% par rapport à la même période de 2018, selon des statistiques américaines.
Une tendance qui devrait s'accentuer alors que la guerre commerciale s’enlise entre les deux premières puissances économiques mondiales.
L'afflux des sociétés multinationales au Vietnam aidera également le pays à devenir plus attractif pour de nombreux autres fournisseurs de composants étrangers et à renforcer sa position en tant que centre mondial de fabrication à faible coût. Une situation qui permettra un transfert de technologies et générera plus de valeur ajoutée pour faire, à terme, du pays une zone de fabrication clé en main.
Mais à côté de ces avantages, des risques apparaissent pour le pays qui doit également faire face à une montée en flèche des investissements chinois souhaitant échapper aux tarifs douaniers américains. Des investissements à faible apport de technologies, peu soucieux de l’environnement et qui suscitent une levée de boucliers de la part d’entreprises vietnamiennes qui voient en ces IDE chinois une menace pour leur propre existence.

Le premier ministre vietnamien, Nguyen Xuan Phuc et le président chinois, Xi Jinping ©MAP/EPA
Le premier ministre vietnamien, Nguyen Xuan Phuc et le président chinois, Xi Jinping ©MAP/EPA


Une situation étayée par les chiffres de l’Agence vietnamienne de l’investissement étranger (FIA) qui a souligné récemment que les investissements chinois ont représenté 42,5% du total des IDE attirés par le Vietnam pour un montant de 7,7 milliards de dollars, dépassant la Corée du Sud, Singapour et le Japon pour devenir ainsi le plus grand investisseur étranger au Vietnam au cours des cinq premiers mois de cette année. Cet engouement des investisseurs chinois pour le Vietnam ne passe pas sans abus. Les autorités vietnamiennes, notamment le directeur général des douanes et le ministre des Affaires étrangères, ont haussé le ton après la découverte de plusieurs produits chinois sur le marché vietnamien estampillés “Made in Vietnam”, dans une tentative de contourner les tarifs douaniers américains. Une pratique qui met en danger les marques vietnamiennes qui se retrouvent menacées sur leur propre terrain en termes d’origine et de qualité.
Les autorités vietnamiennes ont également mis la lumière sur une intense activité de fusions et acquisitions (M &A) de la part d’investisseurs chinois qui, selon elles, constituent une menace à l’existence d’entreprises locales condamnées à disparaître ou fusionner dans des structures dominées par la Chine.

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A ces défis qui pèsent désormais sur l’économie vietnamienne et auxquels le gouvernement s’empresse de trouver des réponses rapides, vient s’ajouter la récente menace de Donald Trump d’imposer des tarifs douaniers aux produits vietnamiens. Une menace qui a créé une onde de choc dans ce pays d’Asie du Sud-Est qui se croyait à l’abri des sautes d’humeur du locataire de la Maison Blanche, poussant le ministère vietnamien des Affaires étrangères, dans une tentative de désamorcer cette “bombe”, à souligner les efforts que le Vietnam met en œuvre pour équilibrer sa balance commerciale excédentaire avec les Etats-Unis. Selon Hanoï, une réunion furtive entre le Premier ministre vietnamien, Nguyen Xuan Phuc et Donald Trump lors du sommet du G20 à Osaka, aurait permis d’atténuer la menace de Trump qui avait estimé dans une récente interview avec Fox Business Network que le Vietnam “profite de nous encore plus mal que la Chine”.
Le Vietnam se retrouve donc entre le marteau et l’enclume et doit gérer avec délicatesse une situation complexe pour, d’une part, ne pas froisser son principal partenaire commercial qu’est la Chine, sans pour autant s’attirer les foudres d’un Donald Trump à cheval pour défendre les intérêts de son pays, quitte à embarquer toute l’économie mondiale dans une récession s’il décide de faire éterniser la guerre commerciale contre la Chine. Une guerre qui pourrait redessiner la carte de la production industrielle en Asie, mais sans pour autant conduire à une relocalisation de la production en Amérique du Nord, comme l’a fait miroiter Donald Trump lors de sa campagne électorale.

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