‘‘Zéro corruption est irréalisable’’

Meriem Rkiouak
Saïd Zeddouk, journaliste, commentateur sportif, directeur de la section Sport à “Radio Plus” ©MAP/Hamza Mehimdate
Saïd Zeddouk, journaliste, commentateur sportif, directeur de la section Sport à “Radio Plus” ©MAP/Hamza Mehimdate
Du haut de ses quatre décennies de carrière dans le journalisme sportif, Saïd Zeddouk, avec son franc-parler habituel, livre à BAB son avis sur les affinités existant entre le monde du foot et celui
de l’argent et de la politique.

BAB: L’aspect financier et lucratif est fortement présent dans le foot. Est-ce une chose bénéfique ou bien préjudiciable pour ce sport ?
Saïd Zeddouk: Le monde des finances et celui du foot, et du sport en général, sont inséparables. A l’origine, le football a été un moyen de divertissement qui s’est transformé par la suite en sport professionnel lucratif. Aujourd’hui, nul ne peut contester le fait que les finances sont devenues une composante essentielle de l’industrie du foot qui renfloue les fonds de nombreux clubs et institutions et assurent des rentrées d’argent importantes et régulières aux États. A l’instar du cinéma où les spectateurs paient pour entrer voir un film ou le télécharger sur Internet, le foot est un jeu de spectacle payant qui crée de la richesse. Plus il est développé, plus il attire les masses et plus les joueurs et le staff technique gagnent en professionnalisme, l’offre et la demande s’installe et les affaires prospèrent. Finalement, c’est tout un cycle économique qui s’active et où tout le monde est gagnant: Le sport, qui se développe et se professionnalise, les téléspectateurs auxquels on sert du bon spectacle et, bien évidemment, l’économie nationale et mondiale qui engrange les dividendes.
Mais les choses ne vont pas toujours ainsi parce que, parfois, ce sport coûte à l'État plus qu’il ne lui rapporte. Ce cas de figure se présente surtout dans les pays dits en voie de développement, dont le Maroc, où les ingrédients d’une industrie footballistique au vrai sens du terme ne sont pas encore réunis. Chez ces pays, l’industrie du foot dégage un déficit financier important (par exemple, on dépense un million de dirhams pour un bénéfice de mille dirhams). Là, ça devient problématique. Mais là aussi, d’autres enjeux entrent en ligne puisque le football, un sport de masse par excellence, n’est pas vu par les pays comme une simple source de revenus. Loin de là, c’est un domaine stratégique où s’entremêlent des considérations sociales, culturelles et politiques, parmi d’autres.

Justement, en parlant de politique, vous avez pu voir, au fil de votre carrière, comment des matchs de foot ont déclenché des crises diplomatiques entre des pays arabes frères (Algérie/Égypte, Maroc/Tunisie dernièrement) dont les retombées se font sentir pendant de longues années. Pourquoi le ballon rond sème-t-il tant de discorde ?
Le constat concernant l’interconnexion entre finances et foot est valable pour la politique. Les décideurs politiques sont un acteur majeur du monde du football car ils ne peuvent pas faire autrement. On a beau dire que ce n’est finalement qu’un jeu, la réalité est tout autre. Quand, par exemple, les équipes de deux pays s’affrontent, ne serait-ce que pour un match amical, et que le match est suivi par des millions de spectateurs des deux côtés des frontières, comment voulez-vous que les hommes de la politique restent de marbre ?

Saïd Zeddouk accordant l'entretien à BAB magazine ©MAP/Hamza Mehimdate
Saïd Zeddouk accordant l'entretien à BAB magazine ©MAP/Hamza Mehimdate


Imaginez donc l’énormité de l’enjeu pour les compétitions de plus grande envergure, telles la Copa America dont l’audience culmine à 530 millions de spectateurs sur le continent et des milliards à travers le monde ! Les politiciens sont donc amenés à peser de tout leur poids pour encadrer ce sport qui électrise autant les foules. Et je trouve que c’est une bonne chose. Ce qui est désolant, en revanche, c’est de voir à quel point le foot a été à l’origine de la dégradation des relations entre des pays amis et frères, pas seulement dans le monde arabe, mais également en Afrique et en Amérique latine. N’oublions pas aussi le “rôle” joué par les nouveaux médias et les réseaux sociaux qui, à coup de surenchères et de commentaires galvanisateurs, jettent l’huile sur le feu, à l’opposé de la presse sportive traditionnelle qui tente, quel qu’il en soit, de faire la part des choses et se soucie toujours de préserver les relations amicales entre les pays.

Les calculs financiers et la hantise du résultat omniprésente chez les clubs mettent parfois la pression sur les joueurs et rendent le jeu trop technique et insipide. Le spectacle et les sensations fortes sont, dès lors, quasi-absents. Qu’en pensez-vous ?
Votre question me renvoie au constat de l’absence d’une industrie footballistique en bonne et due forme chez les pays en voie de développement. Pour qu’il puisse donner une bonne prestation, offrir du spectacle sans trop être “obsédé” par le résultat, un club a besoin d’être dans une situation de confort financier lui permettant ce “luxe”. A l’opposé, un club qui n’a pas les moyens qu’il faut va tout tenter pour remporter le match et renflouer ses caisses, quitte à donner une piètre prestation et à user de moyens peu orthodoxes. Dans ce cas, “la fin justifie les moyens”.
On parle actuellement de la moralisation de la vie publique. Peut-on également moraliser le domaine du foot pour faire régner le fair-play ?
Je pense qu’il s’agit d’un idéal. Dans les faits, il est si difficile de mettre en place un dispositif rigoureux et efficace d’audit financier. Par exemple, comment faire pour contrôler exhaustivement les finances d’une institution sportive qui gère un patrimoine financier important réparti sur un tas de directions et de services, centraux et régionaux ? Certes, il existe plein de mécanismes et d’outils pour ce faire, mais il y a tellement de rouages qui rendent l’objectif “zéro fraude” irréalisable. Il en est ainsi partout dans le monde, pas uniquement chez nous. Les scandales de corruption qui ont secoué ces dernières années la planète foot au plus haut niveau en sont la preuve. Si Joseph Blatter, le président déchu de la FIFA, plus haute instance sportive mondiale censée veiller à la transparence et au fair-play, a été reconnu coupable de malversations à grande échelle, comment peut-on aspirer à instaurer une transparence totale dans ce milieu ? La difficulté de la tâche émane, à mon avis, du fait que l’élément humain ne peut être contrôlé à 100%. C’est en fin de compte une question de moralité et de libre arbitre.

M. Zeddouk pointe du doigt l’absence d’une industrie footballistique en bonne et due forme chez les pays en voie de développement ©MAP/Hamza Mehimdate
M. Zeddouk pointe du doigt l’absence d’une industrie footballistique en bonne et due forme chez les pays en voie de développement ©MAP/Hamza Mehimdate

 

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